«La sanction est disproportionnée!» s'exclame Regula Arrigoni, porte-parole du Credit Suisse à Zurich. Après plus de six mois de suspense et d'investigation, les autorités japonaises ont finalement rendu leur verdict: la licence du Credit Suisse Financial Products – une des filiales à Tokyo du Credit Suisse Group spécialisée dans les produits dérivés – sera suspendue à partir du 5 août et révoquée le 30 novembre. Les autres filiales du groupe (le Credit Suisse Trust and Banking, la CSFB Bank, la CSFB Securities et le Credit Suisse Asset Management) ont également été punies, mais à moindre échelle. «Quelques licences ont été suspendues à titre temporaire dans les autres divisions, pour la plupart liées à leurs activités de produits structurés», précise Regula Arrigoni. Tous les contrats de la filiale Credit Suisse Financial Products seront honorés pendant la période de suspension, qui agira comme temps de transition pour transférer les activités du groupe ailleurs. Mais la filiale ne pourra s'engager dans aucune nouvelle activité. D'autres banques étrangères comme l'américaine Lehman Brothers, soupçonnées d'avoir profité du laxisme de la législation il y a quelques années en aidant leurs clients japonais à dissimuler leurs pertes, sont également sous investigations des autorités de surveillance japonaises.

Depuis l'approbation des autorités financières de l'archipel en 1997, la plupart des banques japonaises comptabilisent leurs investissements à leur valeur comptable. Une mesure qui a été prise suite à l'effondrement du marché nippon, et qui a permis aux banques domestiques d'afficher des ratios de solvabilité (couverture des engagements d'une banque par ses fonds propres) plus attrayants (lire Le Temps du 22 mai 1999). Mais comptabiliser les actifs à leur valeur comptable est une chose. Acheter des titres à des clients à une valeur comptable supérieure à celle du marché pour dissimuler leurs pertes, en retour de quoi le Credit Suisse aurait reçu de larges honoraires, en est une autre. Car en investissant ces titres dans des marchés hors cote, la banque n'était pas obligée de les déclarer. Cette pratique a été mise en lumière à l'automne 1997, lors de la faillite retentissante de la grande maison de titres Yamaichi Securities. La banque helvétique avait admis en mai qu'une enquête indépendante qu'elle avait commanditée montrait qu'une partie de son personnel avait tenté d'entraver les investigations des autorités de surveillance nipponnes, en cachant et en détruisant des

documents.

Vingt années d'activités

Mais selon le Credit Suisse, il n'y avait pas de preuve concernant des transactions douteuses sur des produits dérivés. Ce qui explique le sentiment d'amertume et d'injustice du groupe: «Le comportement de ces employés au début de l'investigation a été découvert par le Credit Suisse lui-même, qui en a informé les autorités japonaises», relève Regula Arrigoni. Sept membres du personnel de la banque, au Japon et ailleurs, avaient été renvoyés suite à cette affaire. «Les transactions faites sur les dérivés au Japon il y a quelques années sont jugées avec des critères d'aujourd'hui», continue la porte-parole du groupe. Or si le flou le plus total en terme de législation financière planait encore sur le Japon il y a quelque temps, «les autorités de surveillance ont entrepris un gros travail depuis le début du mois de septembre, estime Alexandre Tavazzi, analyste chez Pictet & Cie. Les critères de transparence se sont beaucoup améliorés depuis trois mois, et les ratios de provision des banques sont maintenant plus stricts qu'aux Etats-Unis». Pour l'analyste, cette reprise de confiance dans le secteur bancaire serait une des raisons de la bonne performance du marché japonais (voir infographie).

Le Credit Suisse, établi au Japon depuis vingt ans, recense 660 employés dans ce pays dont 120 au Credit Suisse Financial Products. D'après la porte-parole du groupe, il n'y aura pas de licenciements. La plupart d'entre eux devraient continuer à travailler dans d'autres filiales du Credit Suisse, dans l'archipel ou ailleurs. L'impact financier sur les affaires du groupe, dont 3% du bénéfice brut sont générés au Pays du Soleil levant, sera minime. «Seule l'activité des produits dérivés a été pénalisée, remarque Michel Juvet, analyste chez Bordier & Cie.

Or, la gestion des fonds de pension est beaucoup plus intéressante au Japon.» Trois agences de notation financière, Standard and Poor's (SP), Fitch IBCA et Moody's, ont confirmé jeudi les notes du CSG malgré les sanctions. Mais la réputation du groupe en a pris un coup: le titre du Credit Suisse a perdu 2,7% jeudi, clôturant la séance à 272.50 francs.