Economie

Les Japonaises sortent de leur carcan pour assiéger les bastions masculins

Femmes. Alors que la crise frappe de plein fouet le travail féminin, des chiffres publiés récemment montrent que la situation n?a pas coupé les ailes aux épouses nippones à la recherche d?une plus grande indépendance financière

Vision d?ensemble: une récession qui s?éternise, un chômage qui atteint un record historique avec 2,97 millions de sans-emploi, une consommation en net recul? Parmi les ménages japonais, 60% ont vu leurs revenus réels s?amoindrir. On ne consomme plus au Japon, on paye ses dettes. Depuis un an, priorité est en effet donnée au remboursement des créanciers. Exemple type, le remboursement du crédit logement qui a augmenté de 7%. L?habitat garanti, il faut ensuite nourrir les bouches? La gent féminine, qui tient dans les foyers les cordons de la bourse, relève ses manches et réagit avec la ferme intention d?améliorer les conditions de vie familiales. La diminution des salaires, la suppression des primes, le sentiment de précarité qui s?installe dans toutes les couches de la population poussent les femmes japonaises à quitter la maison pour se lancer plus que jamais dans l?exploration du marché du travail. Selon une enquête effectuée par l?Institut nippon de recherche sur l?économie domestique, le taux de travail continuel (par opposition au temporaire) chez les femmes mariées est en constante augmentation depuis trois ans, tout comme celui des femmes dites «inactives» qui ont commencé à rejoindre les troupes laborieuses. Ce fait est loin d?être sporadique. Sur 1500 femmes interrogées, deux éléments semblent le justifier: la crainte que la diminution du revenu des maris ne soit pas seulement passagère et l?intention de poursuivre une activité professionnelle dans l?avenir. Conjugué à l?essor, depuis 20 ans, de la population féminine active, ce phénomène pourrait contribuer à parachever un changement qui s?amorçait déjà depuis quelques années avec une redéfinition du rôle de la femme dans la société japonaise.

Taxis féminisés

Ce sont les supermarchés, grands magasins et autres commerces qui absorbent ce surplus de main-d??uvre. Ce fait n?a rien d?étrange, ces mêmes infrastructures servaient déjà à pourvoir les femmes désireuses de travailler à temps partiel ou celles encore qui, en attente de se marier, trouvaient par ce biais le moyen d?alléger leur famille en subvenant à leurs besoins. La nouveauté réside moins dans le fait que la femme travaille que dans celui qu?elle accepte désormais de jouer sur des registres complètement masculins où, jusqu?à aujourd?hui, la présence féminine était extrêmement rare, insolite même. Les voici à l?assaut d?un secteur dont elles étaient quasi absentes, celui des transports. C?est en effet le métier de chauffeur qui semble être le refuge privilégié de cette reconversion. Chauffeurs de bus, de taxis, de poids lourds? les Nippones semblent vouloir éviter le carcan trop étouffant de leur féminité et trouver une alternative au parcours classique qui prévalait jusqu?ici: «office lady» à 20 ans, mariée à 25 et caissière à 40. Pour pouvoir assumer une double vie sans que toutefois le cocon familial en pâtisse, les plus âgées sont à la recherche d?activités qui offrent des horaires plus souples et les plus jeunes d?un espace qui rompe avec les tâches administratives du milieu sclérosant des bureaux. Les transports présentent à cet égard bien des avantages, dont celui grandement apprécié de la flexibilité de l?emploi du temps. Même si la priorité est tout de même, en temps de crise, donnée aux hommes, le «Ladies first» ne semble pas déplaire à nombre d?entreprises qui jouent le jeu en voyant dans l?embauche féminine un moyen de renouveler leur image.

Geishas au «coffee-shop»

Selon la Fédération japonaise des taxis, le nombre des femmes chauffeurs a doublé en quatre ans. D?aucuns se seront inspirés du constat suivant: en juillet dernier une compagnie de taxis employant uniquement des femmes voyait le jour dans la préfecture d?Akita, au nord du Japon. Même conjoncture pour l?Association japonaise d?autobus qui souligne que son personnel féminin est en augmentation de 32% par rapport à l?année précédente. Avec la crise apparaissent, ici et là, des situations qui auraient été inimaginables il y a encore quelques mois. Récemment, un des trois grands quotidiens nippons consacrait une demi-page, sous le titre «Récession dans l?île», aux problèmes pécuniaires des geishas. Exemple était donné de la plus vieille institution de Kyoto qui, pour faire face à la crise, décidait d?ouvrir un «coffee-shop», renonçant ainsi à l?image millénaire d?un monde clos, si peu donné à voir? Quand la cérémonie du thé se troque contre un «American blend»?

Les valeurs refuges

Si l?emploi à vie ne demeure plus, on le sait, l?une des caractéristiques de la société nippone, l?entreprise reste malgré tout garante d?une certaine sécurité qui pousse la jeune génération à y rechercher un poste stable au sortir des études. Parcours du combattant. Alors qu?il y a à peine cinq ans, une jeune diplômée était généralement sûre de trouver chaussure à son pied dans les semaines qui suivaient sa prospection et au terme de quelques visites de firmes, il faut maintenant compter de longs mois d?attente et répondre parfois à une centaine d?interviews avant d?être engagée. Chasse gardée, priorité étant donnée en temps de crise aux hommes. Etre embauchée n?est pas impossible, mais à quel prix? L?heure n?offre plus la possibilité de songer au travail comme le lieu possible de son épanouissement personnel. Les exigences de carrière, qui demeuraient toutefois un privilège masculin, mais tendaient à s?élargir à la sphère féminine, sont devenues impensables. Les femmes au Japon travaillent de plus en plus, certes, mais comme le note Dora Tauzin, auteur d?un rapport sur la situation des femmes japonaises sur le marché du travail, alors qu?elles auront mis plus de 40 ans à revendiquer une égalité des chances, la crise d?aujourd?hui ne leur permet plus d?être en position de négocier une amélioration de leurs conditions d?emploi. Qu?à cela ne tienne, l?éclatement de la bulle aura toutefois bel et bien contribué à entamer le mythe de la femme au foyer et l?image de l?épouse mettant en danger l?harmonie familiale en quittant sa maison pour se rendre au travail semble avoir fait son temps.

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