Les jeunes entrepreneurs de la région d'Yverdon viennent souvent consulter Jean-Daniel Carrard. Cet ancien professeur d'électronique, 51 ans, a fondé sa propre entreprise en 1984. JDC Electronic est très vite devenu le leader mondial des anémomètres à main. Ces appareils de la taille d'un briquet renseignent les pilotes de parapente et les véliplanchistes sur les conditions météo: vitesse du vent, pression, température. JDC Electronic en a livré 30 000 l'année dernière, dont 98% à l'exportation. «Nous sommes une véritable multinationale. Nous vendons partout dans le monde. Nous achetons une partie de nos composants en Chine et nos concurrents sont américains, chinois et scandinaves», témoigne Jean-Daniel Carrard. Tout cela, JDC Electronic le fait avec 8 employés!

L'âge de la majorité passé, la société envisage d'aborder de nouveaux marchés. Sur la grande table de son atelier, Jean-Daniel Carrard manipule son dernier prototype. A mi-chemin entre le couteau suisse et le téléphone mobile, c'est une station météo portable. Sur le dessus, un bras terminé par une petite hélice fait office d'anémomètre. Dessous, une longue aiguille est un thermomètre à neige. «On peut envisager tout un tas d'options», explique-t-il. Mesure de la pression atmosphérique, GPS, direction du vent, présence de gaz toxiques ou de radioactivité… La clientèle visée? Les guides de montagne, les spécialistes des pollutions chimiques, les tireurs d'élite. «Les militaires sont très intéressés», dit-il. Les produits de loisirs se vendent quelques dizaines de francs. Pour les applications professionnelles, il faut rajouter un, voire deux zéros.

Si on vient si souvent voir comment Jean-Daniel Carrard a réussi, c'est parce qu'il est parti avec de petits moyens. «J'avais un capital de 20 000 francs», témoigne-t-il. La société est désormais propriétaire de ses locaux, un vaste bâtiment rectangulaire à la périphérie d'Yverdon. Malgré ce développement, personne chez JDC Electronic ne dépasse le certificat de fin d'apprentissage. Pour les candidats à la création d'entreprise, cette société a tout de l'exemple. Mais c'est un discours plutôt glaçant qui les attend.

Un contexte toujours plus difficile

«Il ne suffit plus d'être débrouille et un peu bosseur pour se lancer dans l'électronique. Maintenant, il faut des centaines de milliers de francs dès le départ», entame Jean-Daniel Carrard. Les machines-outils en Suisse coûtent toujours très cher, alors que les prix de vente des produits finis se sont effondrés sous l'influence des producteurs asiatiques. Les exigences, elles, sont montées en flèche. «Il y a vingt ans, on pouvait gagner de l'argent en vendant un brevet. Il y a dix ans, il fallait aller jusqu'au stade du prototype. Maintenant, on vous rit au nez si vous ne venez pas avec un produit fini et le manuel d'utilisation en dix langues.»

Les jeunes entrepreneurs en mal de financement n'auraient comme alternative que de contracter des emprunts bancaires à des taux d'intérêt exorbitants – plus de 10% – ou de céder la majorité de leur société à des investisseurs extérieurs. «Dans un cas, ils travaillent pour la banque. Dans l'autre, ils travaillent pour leurs actionnaires. Ce n'est pas réjouissant», observe Jean-Daniel Carrard.

Pour peu, il se classerait parmi les espèces en voie de disparition. A l'écouter, pourtant, l'avenir de JDC Electronic ne repose pas sur son parc de machines et encore moins sur sa surface financière. L'inventivité du patron et son sens pratique restent l'alpha et l'oméga de la société. «Je ne fais aucun plan. Je fabrique directement mes prototypes», déclare-t-il. Cette méthode peu scientifique ne rebute pas des marques horlogères prestigieuses. Certaines d'entre elles lui ont confié des mandats de recherche et développement. Jean-Daniel Carrard exhibe la grosse montre à son poignet. «Regardez, en dévissant les boutons du chronomètre, on voit qu'ils ne traversent pas le boîtier. Quand on les presse, des signaux magnétiques sont envoyés à l'intérieur de la montre. L'étanchéité est bien meilleure et on peut utiliser le chronomètre sous l'eau. C'est mon invention.»

Un jeune plein d'idées ne pourrait-il pas lui aussi se lancer armé de ce seul capital? N'y a-t-il pas dans son attitude un peu de «faites ce que je fais, pas ce que je dis»? Jean-Daniel Carrard n'est plus aussi catégorique: «S'il y a une chose que je leur conseille, c'est d'avancer pas à pas», répond-il. Il peut se passer plusieurs années entre le moment où une idée surgit et le moment où Jean-Daniel Carrard s'assoit à son établi pour la concrétiser. «J'ai une bonne dizaine de projets en tête. Ils mûrissent tout doucement.» Un jour, il lancera peut-être sa propre montre multi-fonctions taillée pour l'aventure. Quel chemin parcouru depuis son tout premier produit: un thermomètre pour ramoneurs. Jean-Daniel Carrard l'avait mis au point sur la suggestion d'un ami dans cette profession qui avait toutes les peines du monde à mesurer la chaleur à la sortie des cheminées. Le bouche-à-oreille avait bien fonctionné. Un demi-millier de ces appareils avaient été écoulés entre Vaud et le Valais.