Grande interview

Jean Studer: «La BNS a permis au pays d’éviter une crise économique majeure»

Le socialiste neuchâtelois a remis ce vendredi son mandat de président de la Banque nationale suisse. L’occasion d’évoquer ses années mouvementées à la tête d’une institution dont il salue le sens aigu du devoir, mais aussi son retour à Neuchâtel à la présidence de la banque cantonale et son avenir politique

C’est plutôt cocasse, mais exceptionnel. Le président de la Banque nationale suisse (BNS) reçoit les journalistes du Temps dans le bureau du directeur de la Cinémathèque. Il n’y a pas de coïncidence: Jean Studer est également président de l’institution lausannoise, qui accueille, cette semaine-là, une convention de la Fédération internationale des archives de films. C’est donc entre différentes affiches de cinéma et un bureau encombré de DVD que l’on aborde avec l’avocat socialiste les douze années qu’il a passées à la BNS, dont les sept dernières comme président du Conseil de banque. Vendredi, lors de l’assemblée générale de l’institution, il a mis un terme à son mandat.

Le Temps: Qu’est-ce que cela fait de voir sa signature sur le billet avec lequel on paie son café?

Jean Studer: C’est une des singularités du poste. Les gens sont souvent impressionnés par cela, mais pas moi. Je pense toutefois que ma mère, femme au foyer, bien à droite, n’aurait jamais imaginé que son fils socialiste signerait un jour des billets de banque.

Un socialiste romand à la tête de la BNS, c’est vrai que c’est inattendu…

Cela paraît inhabituel. Mais je suis très attaché à la crédibilité et à l’efficacité des institutions. Et j’ai toujours placé ma fonction au-dessus de ma casquette de socialiste.

Parmi toutes les institutions que j’ai fréquentées, la BNS est celle qui m’a le plus impressionné par la présence constante de trois valeurs: la rigueur, le sérieux et la modestie

Jean Studer

Sauvetage d’UBS en 2009, taux plancher avec l’euro, taux d’intérêt négatifs, affaire Hildebrand… Comment avez-vous vécu ces années houleuses au Conseil de banque?

A l’instar de certaines mesures de politique monétaire, on peut qualifier cette période de non conventionnelle... C’était d’abord une situation inattendue et une grande chance. Inattendue car, quand j’ai été élu au Conseil des Etats en 1999, je n’imaginais pas du tout siéger un jour à la Banque nationale, voisine du Palais fédéral, ni même en franchir la grille.

Que gardez-vous comme impression de la BNS?

Parmi toutes les institutions que j’ai fréquentées, c’est celle qui m’a le plus impressionné par la présence constante de trois valeurs: la rigueur, le sérieux et la modestie. Cela se ressent au quotidien, de la cafétéria à la direction générale. Les murs en sont contaminés. Tout y est très formalisé, réglé, cadré. Il y a un sens aigu du devoir, de la mission, de la répartition des rôles et surtout des responsabilités. Je regrette de quitter cet environnement.

Quels sont les rapports entre le Conseil de banque et le directoire?

Ils sont souvent mal compris. Le Conseil de banque ne joue pas le même rôle que le conseil d’administration d’une entreprise. Il ne décide pas des axes stratégiques, même s’il a quelques compétences décisionnelles, comme celle de fixer le montant des provisions ou d’approuver la convention de répartition des bénéfices. C’est avant tout une autorité de surveillance qui, en particulier, apprécie la gestion des risques financiers, opérationnels et réputationnels. Le Conseil de banque fait des propositions au Conseil fédéral pour nommer les membres de la direction générale élargie et à l’assemblée générale pour nommer des membres du Conseil. De manière plus anecdotique, il approuve le nouveau graphisme des billets de banque.

La gestion de la décision de la levée du cours minimal est un exemple de communication réussie […]. Ça a été complètement inattendu, donc parfaitement géré

Jean Studer

Dans votre appréciation des risques, avez-vous eu un mot à dire sur les décisions concernant des sujets aussi importants que le cours plancher ou les taux d’intérêt négatifs?

Il y a une compréhension très forte du rôle de chacun au sein de la BNS. La politique monétaire relève de la compétence de la direction générale. La surveillance des risques, c’est le Conseil de banque. Une fois que l’on a bien intégré cela, qu’on est habitué à veiller au respect des institutions, tout est plus simple. Bien sûr, les séances où la direction générale informe le Conseil de banque de son analyse de la situation économique et monétaire donnent parfois lieu à des discussions très denses.

Quand avez-vous été personnellement informé de la décision de lever le cours plancher avec l’euro?

Au moment de la communication officielle.

Moins de trois jours avant l’abandon du cours plancher, l’un des membres du directoire assurait encore en direct à la télévision que le taux plancher «devait rester le pilier de notre politique monétaire». Avec le recul, est-ce qu’il s’agissait d’un couac de communication?

Au contraire. La gestion de la décision de la levée du cours minimal est un exemple de communication réussie pour une mesure susceptible d’avoir un impact important, notamment sur les marchés. Ça a été complètement inattendu, donc parfaitement géré.

Parmi toutes les mesures évoquées plus haut, restez-vous convaincu que la BNS a fait tout juste?

La longue durée de la stabilité économique suisse montre que les décisions ont été prises à bon escient. L’action de la BNS a été déterminante pour assurer la tenue performante de l’économie suisse et pour éviter au pays de traverser une crise économique majeure – même si d’autres éléments (capacité de résilience, marché immobilier épuré avant 2007, etc.) ont joué en notre faveur. Cela se reflète d’ailleurs dans le bilan de la BNS. Entre mon entrée en fonction et aujourd’hui, celui-ci a été multiplié par huit. Le nombre de collaborateurs a doublé, de 450 à 900. Une succursale a été ouverte à Singapour. Le secteur informatique a connu une véritable explosion. Idem du côté des gestionnaires d’actifs.

Certains s’inquiètent actuellement de la situation sur le marché immobilier, notamment parce que les taux d’intérêt négatifs poussent les investisseurs institutionnels à mettre de l’argent dans la pierre. Est-ce que vous partagez ce constat?

Je voyage beaucoup et je constate qu’il n’y a guère d’endroit dans le pays où l’on ne voit pas de grues. Et maintenant, je vois qu’il y a beaucoup de surfaces à louer. Il y a 80 000 appartements vides en Suisse et, chaque année, il s’en construit 80 000 de plus. Ce sont des sources d’inquiétude.

Quels seront les prochains grands défis de la BNS?

Les douze années que j’ai traversées rendent modeste sur la capacité à prévoir l’avenir. Qui aurait imaginé devoir sauver UBS? Etablir un cours plancher avec l’euro? Instaurer des taux d’intérêt négatifs? Mais toutes ces étapes sont riches d’enseignements sur la capacité qu’a la BNS de faire face à des situations inattendues. Cela témoigne également d’une certaine souplesse d’esprit, d’une certaine inventivité. Rien que la mise en place du taux plancher en 2011 a impliqué des changements considérables à l’interne, car il fallait assurer 24 heures par jour, 365 jours par an, le cours minimal dans le monde entier.

D’où un occasionnel flash krach du franc…

Oui, en 2012, je m’en souviens. Cela a été un moment douloureux pour tous ceux qui étaient à la manœuvre, heureusement très bref et unique.

Pour revenir à ces défis…

Si je devais avoir la prétention d’émettre une recommandation, ce serait que la Suisse ne doit pas attendre de la BNS plus que les missions qui lui sont confiées. De nombreuses demandes m’ont été adressées ces dernières années, allant du soutien à des manifestations sportives à la réfection d’un orgue… On croit que la BNS peut tout faire, mais c’est faux.

Quand on sauve UBS de la banqueroute, c’est quand même le signe que l’on a quelques moyens…

Bien sûr, mais nous ne pouvons pas décharger l’autorité politique de ses obligations. Un autre défi pour la BNS est d’assurer son indépendance. On a parfois l’impression qu’elle est une tour d’ivoire. Rien n’est plus faux; on a des délégués régionaux qui analysent en permanence la situation sur leur territoire et réalisent des sondages réguliers dans les entreprises. Les rencontres de la direction avec les milieux économiques et financiers sont fréquents, comme les entretiens avec les autorités politiques et les médias. Par ailleurs, la BNS rend compte chaque année de son activité au Conseil fédéral, au parlement. Ces multiples connexions ne doivent cependant pas l’amener à voir son indépendance mise à mal à travers des demandes ou des pressions. Il faut avoir le cuir épais. Pour moi, qui venais du monde politique, c’était facile de résister. Mais je recommandais parfois à mes collègues de ne pas trop lire la presse du dimanche.

Surtout lorsque éclate une affaire comme celle qui a touché Philipp Hildebrand…

Oui, cela a été une période très rude. J’étais alors vice-président. Ce que j’en retiens, c’est que l’intérêt de l’institution l’emporte sur l’amitié ou le respect que l’on peut avoir pour la personne. Dans ce cas, je suis heureux que le problème ait pu être résolu de cette manière-là.

Au 1er juillet, vous reprendrez la présidence de la Banque cantonale neuchâteloise (BCN). Comptez-vous redonner un coup de fouet à votre canton?

Mon but sera, modestement, de mettre à profit ma connaissance du canton et ce que j’ai appris à la BNS pour aider à développer la BCN dans son rôle de soutien à ses clients et à l’économie neuchâteloise.

Votre canton connaît des difficultés financières et sa population diminue. Vous avez déjà diagnostiqué trois maux (le conservatisme, le régionalisme et le clientélisme) qui le frappent. Mais la situation n’évolue pas…

Même si j’ai le sentiment que les choses sont en train de s’améliorer, les partis politiques, de gauche comme de droite, restent encore marqués par la crise horlogère. Il faut rappeler que peu de cantons ont vécu un bouleversement aussi considérable. En deux ans à peine, entre 1974 et 1976, Neuchâtel a perdu 15 000 de ses 80 000 emplois et quelque 10 000 habitants.

J’ai vécu une période où la question du Haut et du Bas n’était pas un problème à Neuchâtel. Le canton se développait de manière harmonieuse et synchrone

Jean Studer

Mais c’était il y a près de cinquante ans! Pourquoi le canton n’arrive-t-il pas à remonter la pente?

C’est que la crise a été profonde. Longtemps, les autorités politiques, dont j’ai fait partie, ont cru qu’il fallait se serrer les coudes – la fameuse union sacrée neuchâteloise – pour retrouver la splendeur passée. Elles se sont épuisées à regarder en arrière, fascinées par la brillance du canton d’antan, sans voir que devant elles, partout ailleurs, tout changeait. Et, en premier lieu, les entreprises horlogères, avec la constitution de grands groupes et la délocalisation des sièges sociaux. Puis la mobilité croissante d’une population qui ne se forme, ne travaille, ne consomme, ne se divertit plus forcément à l’endroit où elle habite. On s’est ainsi investi dans la défense de structures qui n’étaient plus adaptées, tout en ayant de la peine à accepter celles qui le seraient, comme ce métro entre Neuchâtel et La Chaux-de-Fonds refusé en automne 2012 pour quelque 400 voix.

En 2011, alors que vous étiez à la tête des finances cantonales, les Neuchâtelois acceptaient la «réforme Studer», qui baissait drastiquement le taux d’imposition des bénéfices des entreprises. Huit ans plus tard, le canton est dans les chiffres rouges. Etait-ce une erreur?

Non, au contraire. Je n’ai jamais douté et je le redis: c’était une bonne réforme. Elle a permis d’augmenter sensiblement les recettes de l’Etat. Le canton rencontre avant tout un problème de dépenses, lié aux infrastructures qu’il pouvait se payer du temps de sa splendeur. Il faut aujourd’hui réduire, restructurer. Mais ce n’est pas populaire.

Malgré vos promesses, la réforme n’a pas provoqué l’arrivée d’entreprises qui auraient permis une diversification du tissu économique. Pire, certaines entreprises, comme Autodesk ou Medtronic, viennent d’annoncer leur départ.

C’est vrai. Il y a eu une certaine diversification de l’économie, mais elle n’a pas été aussi importante qu’espéré. La réforme a néanmoins permis des extensions d’entreprises déjà présentes, comme Celgene ou Philip Morris.

Le canton est également paralysé par ses tensions régionales.

J’ai vécu une période où la question du Haut et du Bas n’était pas un problème. Le canton se développait – les manufactures dans les Montagnes, les services au bord du lac – de manière harmonieuse et synchrone. Nous étions dans les années 1960. J’aime rappeler comme symbole qu’à cette époque, La Chaux-de-Fonds a été six fois d’affilée champion de Suisse de hockey, alors que son club de football jouait un rôle prédominant dans l’élite. Puis la crise horlogère a saigné ces Montagnes. Les efforts pour rééquilibrer le canton ont échoué. Le régionalisme s’est exacerbé avec une génération de personnes marquées par les difficultés de leurs parents et un sentiment d’abandon. Reste que le canton retrouve des forces, avec la fusion des communes et le regroupement des institutions, à l’image de la police unique. Le passage à une seule circonscription électorale pour les élections cantonales de 2021 obligera les partis à présenter une seule liste pour l’ensemble canton, ce qui va sans aucun doute créer des dynamiques très fortes.

La présidence de la BCN est un mi-temps. Que ferez-vous à côté?

Je resterai président de la Cinémathèque suisse. Par contre, je mettrai fin à mes activités dans le canton de Neuchâtel ayant un lien actuel ou potentiellement futur avec la BCN. Je veux éviter tout conflit d’intérêts, même ceux qui ne seraient qu’apparents.

Vous relancerez-vous en politique?

Je garde ma carte du PS, mais je ne vise plus de mandats.

On peine à vous imaginer «en retrait»…

C’est parce que l’on me connaît mal. J’ai beaucoup d’autres passions et je ne vais pas réoccuper l’espace politique. Et c’est tant mieux. J’aime l’idée que les choses passent.


Questionnaire de Proust

Votre livre préféré? «L’arrangement» d’Elia Kazan.

Votre billet de banque préféré? Celui de 20 francs. Je l’ai approuvé sans être président. Mais au moment de son émission, il a porté ma signature. La photo a été prise au moment où Frédéric Maire, actuel directeur de la Cinémathèque suisse, était directeur du Festival de Locarno.

La profession que vous auriez voulu faire? Cosmonaute, durant la période de la conquête spatiale.

Un lieu pour vous ressourcer? La vallée de La Brévine.

Votre dernier film préféré? «Roma», d’Alfonso Cuaron.

Quel criminel auriez-vous rêvé de défendre en tant qu’avocat? Une femme accusée d’un meurtre passionnel.

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