Cette semaine fera date pour l’économie suisse. Elle aura été marquée par la mise en route d’un plan de sauvetage inédit associant autorités et banques commerciales. Le but de ces 42 milliards de francs: fournir un accès rapide à des liquidités pour que les entreprises puissent encaisser le choc actuel.

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Depuis chez lui à Neuchâtel, Jean Studer a suivi cela de près. D’abord comme ancien président de la Banque nationale suisse, mais aussi comme actuel président de la Banque cantonale neuchâteloise. Il juge ces mesures «totalement iconoclastes» mais estime qu’elles visent juste.

Le Temps: Cette crise a ceci de particulier que l’offre et la demande chutent simultanément. Comment peut-on réagir dans ce genre de circonstances?

Jean Studer: C’est bien sûr une situation totalement hors norme. Le seul avantage qu’elle a par rapport à une guerre, c’est que cette crise va laisser intact l’appareil de production. Partant de ce constat, je considère que les options prises cette semaine – les crédits-relais aux entreprises pour leur garantir des liquidités – visent juste. Même si elles sont totalement iconoclastes dans une économie libérale comme la nôtre, elles sont justes. Il est impératif d’assurer la transition pour les employés et les employeurs.

L’un des éléments qui frappent est la vitesse à laquelle ces décisions «iconoclastes» ont été prises par l’administration. Et la coordination des différentes entités…

La réaction concertée du Conseil fédéral, de la Finma (gendarme des marchés financiers) et de la BNS est tout à fait exemplaire. Je pense que l’on apprend chaque fois des crises précédentes. Après 1929, nous avons compris qu’il fallait intervenir rapidement durant une crise. Celle de 2008 a montré l’importance d’actions concertées. D’abord entre les banques centrales des différents pays, puis entre les banques centrales et les autorités politiques. C’est ce à quoi l’on assiste maintenant.

Ce plan de sauvetage met les banques (grandes et petites) sur la ligne de front. Et leur fait jouer un rôle quasi para-étatique. Cela vous surprend?

L’accroissement de l’importance de l’activité économique et financière dans notre société a augmenté l’importance des banques. Et, partant, de nos attentes à leurs égards. Est-ce très différent dans le cas de cette opération? Je ne pense pas. Nous avons simplement acquis la conviction que si l’on n’assure pas la circulation de l’argent, tout peut s’effondrer comme un château de cartes. Jusqu’à récemment, ce n’était pas une conviction largement partagée. Mais c’est peut-être un autre enseignement de 2008: les acteurs qui font circuler l’argent doivent être sollicités et mis à contribution.

Pensez-vous que les plus petites banques – comme la BCN – seront capables de gérer une telle pression? On parle de milliers de sollicitations par jour…

Oui. D’abord parce que le système mis en place est d’une simplicité déconcertante (je l’ai moi-même testé ce matin). Le travail des banques en est allégé d’autant. Ensuite, les banques vont devoir traiter des volumes de demandes relatifs à leurs tailles. Et elles connaissent les entreprises qui feront les demandes. Nous prenons par ailleurs des mesures: à la BCN, nous avons réorienté des employés affectés à la clientèle privée pour la clientèle entreprise. Pour répondre au nombre important de demandes, nos équipes chargées de ces dossiers travailleront d’ailleurs ce week-end.

Cette crise a poussé certaines banques centrales (en Asie, aux Etats-Unis) à recourir à l’«helicopter money», soit la distribution directe d’argent à la population pour relancer la consommation des ménages. Va-t-on y passer également en Suisse?

Les situations américaine et suisse sont très différentes, notamment en termes de prévoyance sociale et d’accès aux soins. Mais la décision américaine montre surtout que, lorsque l’on est dans des situations comme celle d’aujourd’hui, il faut tout envisager. Y compris des idées qui paraissaient complètement farfelues il y a encore six mois. En Suisse, je préconiserais de tester les mesures prises avant de monter en puissance.

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La BNS a-t-elle un plan «helicopter money» dans ses tiroirs?

Vous comprendrez que je ne peux pas répondre à cette question. En revanche, je constate que ce qui est actuellement proposé aux entreprises, c’est l’étape avant l’helicopter money. Regardez par exemple l’ordonnance de la nouvelle loi, qui dit que l’envoi de formulaire de demande de crédit-relais vaut contrat… Pour le juriste que je suis, c’est un renversement assez invraisemblable.

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Une fois le gros de la crise passée, la Suisse devra se réintéresser à son franc, toujours plus fort…

Tout à fait. Le franc fort reste et restera un gros problème pour notre économie. Mais je note aussi que, grâce à la débrouillardise de nos entreprises, elles ont pu gérer le passage d’un euro à 1,20 à un euro à 1,10 et s’y adapter. Je ne peux pas exclure qu’elles doivent composer dans un futur proche avec la parité.

Comment expliquez-vous cette capacité de l’économie suisse à surmonter les crises?

On en revient toujours à nos conditions-cadres qui facilitent cette résilience. Je pense à l’outil du chômage partiel qui est particulièrement adapté pour encaisser les chocs et faciliter la relance de la machine, quand la reprise survient. Je pense au partenariat social, qui fait toujours ses preuves. Je soulignerais aussi la qualité du service public. Notre économie privée peut bien faire face à d’importantes difficultés, mais le service public de haut niveau permet de faciliter la transition.