Son nom circulait parmi les favoris. Jean Tirole, 61 ans, a reçu lundi le prix Nobel d’économie, devenant le troisième Français couronné dans cette discipline (après Gérard Debreu en 1983 et Maurice Allais en 1988) grâce à des recherches variées sur la finance, l’entreprise et les marchés. Il est primé pour son «analyse de la puissance de marché et de la régulation», a annoncé le jury dans un communiqué. «Il a accompli des progrès théoriques et des contributions à la recherche dans un certain nombre de domaines et il a clarifié la façon de comprendre et de réglementer les industries dominées par quelques entreprises puissantes», a encore indiqué le comité Nobel. Et le président du jury de préciser qu’il ne s’agissait pas d’un «prix politique».

Cette récompense – son vrai nom est «Prix de la Banque de Suède en sciences économiques en mémoire d’Alfred Nobel» – honore à la fois un homme, mathématicien devenu économiste, qui sait mettre le quotidien de l’économie et de l’entreprise en équations mais aussi un entrepreneur. C’est d’ailleurs, la première réaction d’Eric Jondeau, professeur de finance à l’Université de Lausanne, à l’annonce de la nouvelle: «Pour les francophones, Jean Tirole a mis en place à Toulouse un modèle et une structure très intéressante avec ses collègues Jean-Jacques Laffont (décédé en 2004) et Jean-Charles Rochet, actuellement professeur à l’Université de Zurich». De retour à l’Université de Toulouse après un séjour de sept ans au MIT de Boston – Jean Tirole y conserve un enseignement chaque été –, il a cofondé avec Jean-Jacques Laffont l’École d’économie de Toulouse, baptisée Toulouse School of Economics (TSE). Cette structure qui a fait sa place dans le haut niveau mondial de la recherche en économie est une fondation de droit privée regroupant des établissements publics, dont l’Université Toulouse 1, mais dont une bonne partie des financements est apportée par des entreprises privées. Pour la France, note un observateur du monde académique, «c’est la démonstration que tout ne se fait pas à Paris!»

Jean Tirole, c’est aussi un ouvrage référence chez les étudiants: «The Theory of Industrial Organization», une analyse des comportements stratégiques des acteurs économiques en fonction des structures de marché, traduit en six langues.

Pédagogue et concret

Mais ce sont surtout les travaux de Jean Tirole, son pragmatisme et la clarté de ses visions qui sont largement salués. Ce «titan de la recherche», comme le dit Marius Brülhart, vice-doyen de HEC Lausanne, a beaucoup travaillé sur le fonctionnement des marchés, les comportements des entreprises sur ces marchés, le système bancaire, l’économie industrielle, les droits d’émission de gaz carboniques, etc. Jean Tirole était en septembre dernier le onzième économiste le plus souvent cité par ses pairs. Il sait aussi bousculer les idées, comme en 2003 où il invita déjà, pour le Conseil d’analyse économique, le gouvernement Raffarin à réformer de fond en comble le marché de l’emploi en France en créant un «contrat de travail unique» abolissant la distinction CDI/CDD. Ou en instaurant une taxe sur les licenciements, en échange d’allègements de charges pour les entreprises. Lundi encore, il appelait à réformer un marché français de l’emploi «assez catastrophique». «Je pense qu’il va falloir changer les choses si on veut donner un avenir à nos enfants », a-t-il ajouté.

Honoris causa de l’UNIL

Jean Tirole a reçu de nombreux prix au cours de sa carrière. Il est docteur honoris causa d’une dizaine d’universités, dont celle de Lausanne où il a été distingué le 30 mai 2013. «Il s’agit d’un ami de longue date de HEC Lausanne», explique Marius Brülhart, vice-doyen, qui rappelle son enseignement régulier à Lausanne depuis les années 80, les recherches menées de pair avec lui ou encore la Conférence Walras Pareto de 1992.

Et le lauréat, discret voire timide, éloigné des plateaux de télévision, comment réagit-il? «On n’est pas très bon juge de ses propres travaux et donc ce n’est pas quelque chose sur lequel je comptais», a-t-il déclaré à l’AFP. Le prix Nobel «ne va rien changer pour moi. Ce que j’aime, ce sont les formes de recherches dans lesquelles je vis et les amis que j’y côtoie. Et puis faire ma recherche avec mes étudiants», a-t-il ajouté.