Portrait

Jean-Claude Bastos, le Suisse qui gère les milliards de l’Angola

Conseillé par plusieurs figures économiques helvétiques, le financier est l’un des hommes d’affaires qui comptent le plus en Angola. Associé au fils de l’ancien président Dos Santos, il gère depuis Zoug le fonds souverain du pays. Et gagne énormément d’argent

Il a 50 ans mais en paraît 10 ou 15 de moins. Jean-Claude Bastos est un bourreau de travail, un monstre d’énergie – et un nom qui compte de plus en plus dans l’économie suisse et en Afrique.

D’origine soleuroise et fribourgeoise, le patron angolo-suisse du fonds zougois Quantum Global est devenu ces dernières années l’un des plus gros investisseurs privés en Angola, grâce à des connexions directes avec la présidence.

Le fils de l’ancien chef de l’Etat, José Filomeno dos Santos, dirigeant depuis 2012 du fonds souverain angolais, est l’un de ses plus proches associés. Un ami de jeunesse, aussi. Le père de Jean-Claude Bastos a combattu pour l’indépendance de l’ancienne colonie portugaise, et ce badge de loyauté ouvre beaucoup de portes en Angola.

L’atout Ruth Metzler

Cette relation «politiquement exposée» avec le fils de l’ancien président n’a pas empêché Jean-Claude Bastos de recruter des personnalités en vue de l’économie suisse. L’ancienne conseillère fédérale Ruth Metzler siège depuis plusieurs années au conseil consultatif du fonds Quantum Global, qui appartient à 95% à Jean-Claude Bastos. Elle s’y occupe de «questions réglementaires et de gouvernance», indique-t-elle.

L’actuelle présidente des CFF, Monika Ribar, était jusqu’en 2016 au conseil d'administration de Capoinvest. Cette société des îles Vierges appartenant à Jean-Claude Bastos développe un projet de port à 800 millions de dollars au large de Cabinda, l’enclave pétrolière du nord de l’Angola.

Ce n’est pas tout: le directeur général de l’aéroport de Genève, André Schneider, l’ancien directeur de Kuoni Armin Meyer et l’ancien président d’UBS Marcel Rohner siègent tous dans des sociétés de l’empire Bastos (Quantum et Bweza International, une société de paiement électronique, pour André Schneider).

Je travaille avec José Filomeno non pas parce qu’il était le fils du président, mais parce qu’il est une bonne personne

Jean-Claude Bastos

Mines d’or, agriculture, infrastructures, les activités de Jean-Claude Bastos s’étendent partout en Angola. Mais le cœur de ses affaires est lié au fonds souverain et à la banque centrale angolaise. Sa société d’investissement Quantum Global, domiciliée à Zoug, gère les quelque 5 milliards de dotation du fonds. Il en a lui-même rédigé le business plan. Une activité lucrative: un rapport de gestion du fonds souverain montre qu’en 2014, ce dernier a payé 121 millions de dollars d’honoraires dont 96% sont allés à des sociétés proches de Jean-Claude Bastos.

Le financier, qui emploie quelque 600 personnes en Suisse, explique simplement qu’il travaille «aux conditions du marché». La banque qui gère principalement l’argent du fonds est un petit établissement zurichois d’origine émiratie, Falcon Bank.

Porto do Caio, le nouveau «bébé»

Le fait que le fonds soit dirigé par le fils de l’ancien président n’incommode pas non plus Jean-Claude Bastos. «Je travaille avec José Filomeno non pas parce qu’il était le fils du président, mais parce qu’il est une bonne personne», explique-t-il.

La connexion privilégiée avec l’Etat angolais ne s’arrête pas là. La banque centrale du pays africain a aussi fourni 650 millions de dollars à Quantum Global pour investir dans l’immobilier de luxe à Londres, New York, Paris et Munich.

Lire aussi:  Diamants, art et pétrole: l’empire du premier couple d’oligarques africains

Mais le nouveau «bébé» de Jean-Claude Bastos, son projet favori mais décrié, c’est bien Porto do Caio, un port en eau profonde qui devrait voir le jour début 2019 au large de l’enclave de Cabinda. Ce territoire angolais riche en pétrole est depuis toujours la vache à lait du régime. Un lieu menacé, à la fois par son enclavement entre le Congo et la RDC et par une rébellion séparatiste. Autant dire que le projet de port est plus que stratégique.

Appui chinois

Pour le réaliser, Jean-Claude Bastos peut compter sur des appuis étatiques puissants. La banque chinoise Exim a prêté 600 millions de dollars, grâce aux excellentes relations de l’homme d’affaires dans l’Empire du Milieu. De son côté, le fonds souverain angolais y injecte 180 millions. Et Jean-Claude Bastos obtient, par décret présidentiel, le droit d’exploiter le port durant 30 ans à travers sa société des îles Vierges Britanniques Capoinvest, celle où siégeait l’actuelle présidente des CFF Monika Ribar.

Cette concession est-elle un exemple de favoritisme, de confiscation des richesses de l’Angola par le clan Dos Santos et ses affidés, comme l’a écrit le journaliste d’opposition Rafael Marques? Jean-Claude Bastos n’est pas d’accord. Pour lui, la concession n’est que le juste salaire de son investissement personnel et financier dans le projet – il y a investi 73 millions de dollars de sa propre poche.

La réalisation du port n’est pas non plus de tout repos: il a fallu éloigner l'emplacement du futur site offshore à deux kilomètres au large après que les exploitants pétroliers eurent posé des pipelines et coulé des navires entiers le long des plages pour s’opposer au projet. Pas encore de quoi décourager un Jean-Claude Bastos, qui se décrit comme «dur en affaires» et dirige son empire de manière personnelle et passablement opaque, selon d’anciens collaborateurs.

Fort discret dans les médias, Jean-Claude Bastos n’a pas fini de faire parler de lui. Une partie de ses constructions juridiques et fiscales sont passées par l’étude d’avocats Appleby, victime d’une fuite massive de données dont les résultats seront publiés au niveau international ces prochains jours. L’occasion, sans doute, d’en apprendre davantage sur les secrets de l’empire Bastos.

Adaptation: Sylvain Besson

Publicité