«Les propos de Jean-Claude Trichet ont semé le trouble sur les marchés devises.» Gonzalo Ortiz, cambiste chez LODH, est surpris par les remarques du président de la Banque centrale européenne (BCE). Il a affirmé lundi que «les mouvements brutaux des monnaies observés récemment n'étaient pas les bienvenus». Son discours à Bâle après la réunion des dix principaux banquiers centraux a d'abord fait mouche. Après avoir enregistré un record historique à près de 1,3 dollar en matinée, l'euro a reculé. Le billet vert s'est également (un peu) redressé contre le franc.

Ces propos tranchent avec ceux tenus ces dernières semaines. «D'ordinaire, Jean-Claude Trichet mettait plutôt en avant le fait qu'un euro fort allégeait la facture pétrolière», souligne le cambiste. De quoi alimenter les spéculations sur de possibles interventions concertées par les banques centrales. Un euro trop fort nuit à la compétitivité des exportateurs européens.

La réélection de George Bush n'a pas réussi à soutenir le dollar. Un phénomène d'autant plus inhabituel que les Bourses ont réagi positivement en fin de semaine dernière. «Le dollar avance lorsqu'un président rempile pour quatre ans, souligne Gonzalo Ortiz. Cela avait été le cas du temps de Bill Clinton.»

Mais les peurs liées au creusement des déficits américains et au ralentissement économique ont pris le dessus. Pour preuve, les chiffres positifs de vendredi sur le chômage américain n'ont pas empêché son effritement. Un sondage de Bloomberg relève que 60% des traders recommandent de le vendre. «Le second mandat de Bush ne laisse rien augurer de bon pour le billet vert, affirme à l'agence américaine Samarjit Shankar, stratège sur les devises chez Mellon Financial à Boston. Il est impossible de convaincre les marchés que de nouvelles dépenses de guerre pourront être financées si les impôts sont abaissés. Il y a un problème fondamental entre les revenus et les dépenses.»

Les officiels américains restent silencieux depuis l'élection de Bush. «Un signal fort de Greenspan pourrait stopper son érosion», souligne un cambiste. En revanche, on n'attend plus grand-chose du côté de John Snow, le ministre des Finances, qui se trouverait sur le départ. Le dollar n'a cessé de reculer sous son ère. Pondéré par rapport aux volumes d'échanges commerciaux, il a abandonné près de 20% face aux devises mondiales. Et même 40% contre l'euro depuis janvier 2001. Par conséquent, l'impact d'une éventuelle confirmation de Snow au trésor resterait limité. «Il a réaffirmé une fois encore le 27 octobre la politique américaine du dollar fort, souligne José-Manuel Luna, cambiste à la BCV. Mais au-delà du discours, les Etats-Unis ont intérêt à ce qu'il baisse pour atténuer le poids des déficits.»

Les pays émergents exposés

La glissade va-t-elle se poursuivre? C'est possible. De nombreux spéculateurs ont établi des positions à la baisse, comme l'indiquent les contrats sur le marché à terme de Chicago. Mais beaucoup d'autres ont tenté de racheter le billet vert ces derniers jours pour profiter «de l'effet Bush». Ils risquent de s'y brûler les doigts, tant le dollar paraît vulnérable. «Si on dépasse la barre de 1,3 contre l'euro, je serai vacciné», confie, visiblement fatigué, un chef cambiste genevois.

La baisse pourrait s'amplifier surtout contre les monnaies périphériques. Les grands déséquilibres commerciaux américains concernent plus les pays émergents que l'Europe. «Le créneau de la dévaluation compétitive contre les devises périphériques, cher à Georges Soros, va être repris par les Républicains, affirme le chef cambiste. Cela concerne aussi bien le Mexique que l'Asie.» Le verrou artificiel («peg») liant le yuan chinois au billet vert risque de sauter.

Dès lors, la publication de la balance commerciale, cet après-midi, sera suivie avec beaucoup d'attention. Tout comme la réunion de la Réserve fédérale américaine (Fed) à l'issue de laquelle les taux devraient être relevés demain d'un quart de point à 2%. Une mesure destinée à lutter contre le retour de l'inflation, lié à la cherté du pétrole et… à la faiblesse du dollar.