Banques centrales

Jean-Claude Trichet: «Nous sommes plus vulnérables à une crise financière mondiale aujourd’hui qu’en 2008»

L’ancien président de la Banque centrale européenne est de passage à Genève cette semaine. L’occasion d’appeler à la prudence et à la vigilance alors que l’économie mondiale continue de s’endetter

Président de la Banque centrale européenne de 2003 à 2011, Jean-Claude Trichet est de passage à Genève cette semaine. Celui qui préside désormais le think tank bruxellois Bruegel donnera une conférence ce jeudi à 18h30 à la Maison de la paix (HEID), organisé par le Centre international d’études monétaires et bancaires (CIMB). Mais la veille, c’est chez son ami et ancien homologue de la Banque nationale suisse Jean-Pierre Roth que le Français s’est installé quelques jours et a rencontré Le Temps.

Le Temps: Comment jugez-vous l’état du système financier mondial?

Jean-Claude Trichet: Nous avons subi la crise financière mondiale la plus grave depuis la Deuxième Guerre mondiale en 2008. Elle aurait d’ailleurs pu être pire que celle des années 1930 si les banques centrales et les gouvernements n’avaient pas pris des décisions très importantes avec beaucoup d’audace et de rapidité. Cette crise était largement due à un surendettement très important dans les pays avancés et dans l’économie mondiale.

Nous aurions donc pu penser que le comportement économique et financier mondial changerait après la crise dans le sens de la maîtrise de l’endettement public et privé. La croissance très importante – environ 25% du PIB mondial entre 2000 et 2007 – de l’encours total de dettes publiques et privées aurait dû s’infléchir. Ce n’est pas du tout ce qui s’est passé. Au contraire: nous avons observé le même rythme d’augmentation de l’endettement mondial après la crise de 2008 à aujourd’hui qu’avant la crise. C’est inquiétant et cela doit nous conduire à la plus grande vigilance.

– Parle-t-on des mêmes pays?

– Avant la crise, c’étaient les pays avancés qui s’endettaient de façon massive. Depuis 2007-2008, ce sont les pays émergents – la Chine notamment mais pas exclusivement – qui ont pris le relais en contribuant désormais pour moitié à l’accroissement de l’endettement mondial public et privé. Au niveau mondial, si l’on considère le niveau de l’endettement total en proportion du PIB consolidé de la planète comme un bon indicateur de vulnérabilité – ce que je pense –, nous sommes plus vulnérables à une crise financière mondiale aujourd’hui qu’en 2008.

– Pourquoi cet endettement continue-t-il de croître?

– Il y a des causes nombreuses: mauvaise gestion des finances publiques dans de nombreuses économies, risques excessifs pris par le secteur privé en particulier. Mais il y a aussi un problème général de négligence à l’égard des fonds propres dans de nombreuses économies. On pourrait avoir le même niveau d’investissement et d’épargne dans toutes nos économies et financer les investissements davantage avec des fonds propres et moins avec des dettes: nous réduirions ainsi notre vulnérabilité financière. Or nos systèmes fiscaux et juridiques privilégient la plupart du temps de façon dangereuse la dette par rapport aux financements en fonds propres des entreprises.

– Pourquoi faut-il s’en inquiéter?

– Une crise financière est extrêmement coûteuse. Aussi grave est l’ébranlement de la confiance et de la crédibilité de l’ensemble des gouvernances nationales, continentales et mondiale. Se retrouver de nouveau dans une crise analogue à celle de 2007-2008 aurait des effets totalement dévastateurs en termes de confiance à tous les niveaux, économiques, sociaux et politiques. Nous ne pouvons pas nous permettre de retrouver une telle situation. Même si on a su éviter le pire, nous ne pouvons pas nous permettre de revoir cela.

– Les banques centrales n’ont-elles pas aussi encouragé cet endettement en maintenant les taux bas et en abreuvant les marchés de liquidités?

– On ne doit pas reprocher aux banques centrales d’avoir fait ce qu’il fallait, d’abord pour éviter le déclenchement d’une grande dépression tragique de type 1929 et ensuite pour préserver la stabilité des prix tout en accompagnant la reprise, qui a été lente et laborieuse. Elles font ce qu’elles peuvent et ce qu’elles doivent dans des circonstances difficiles. Mais on ne peut évidemment pas imaginer que les politiques très accommodantes durent éternellement parce qu’elles ont des effets pervers.

Parmi ceux-ci, le risque de constitution de bulles financières, de conduite anormale des investisseurs qui recherchent désespérément du rendement, de négligence de leurs responsabilités par les autres acteurs publics et privés. C’est pour cela que les banques centrales rappellent toujours qu’elles ne peuvent pas tout faire dans nos économies, que de nombreux problèmes sont liés à des défauts structurels dont les gouvernements sont responsables. Cela dit, je pense qu’il s’ouvre en ce moment en Europe une fenêtre pour des réformes.

– Vous pensez à la France à la suite de l’élection d’Emmanuel Macron?

– Oui, mais aussi à l’ensemble des événements politiques en Europe continentale, où les mouvements se situant aux extrêmes et souvent anti-européens n’ont pas triomphé. Au contraire, une large majorité s’est exprimée en manifestant son attachement à l’Europe, que ce soit aux Pays-Bas, en France ou en Allemagne en particulier. Il ne faut évidemment pas être naïf ou exagérément confiant, il faut se battre pour notre avenir européen.

Mais nous sommes à un tournant, dans un moment historique important, où, si nous nous mobilisons, nous pouvons avancer dans le sens d’une plus grande intégration. Paradoxalement, au lieu d’être l’annonciateur de problèmes pour les autres membres de l’Union, le Brexit a été un incitateur pour les Vingt-Sept à renforcer leur coopération. Mais cela ne change rien au fait que l’Europe et l’euro doivent démontrer qu’ils peuvent apporter encore plus.

– Qu’espérez-vous du programme d’Emmanuel Macron?

– Il existe évidemment aussi une remarquable fenêtre d’opportunité en France après l’élection présidentielle. Il y a des réformes structurelles majeures à faire dans nôtre pays où le chômage de masse est beaucoup trop important. Le diagnostic d’Emmanuel Macron est fondamentalement juste. Les réformes apportant plus de flexibilité à l’économie et stimulant les entreprises et leur financement ont commencé immédiatement. Il y a un immense champ de réformes à faire. Il y a aussi le problème des dépenses publiques. Je ne suis pas sûr que les Français réalisent l’importance anormale de leurs dépenses publiques en proportion du PIB. Des économistes disent que c’est dans l’ADN français. Ce n’est pas vrai! Au moment du premier choc pétrolier, en 1973, la France comptait des dépenses publiques moins importantes que l'Angleterre et l'Allemagne. Les dépenses publiques ne sont pas dans les chromosomes français! Elles représentent la conséquence d’une longue série de crises et de l’incapacité à faire des réformes au bon moment jusqu’à présent.

– Quel est l’appréciation d’un ancien banquier central pour les cryptomonnaies, comme le bitcoin?

– Les monnaies sont des instruments de compte, d’échange et de conservation de la valeur. Le bitcoin peut être un instrument de compte et d’échange, mais pas de conservation de valeur, il n’y a qu’à voir les variations des prix, c’est un instrument de spéculation. Pourquoi pas, mais alors ce n’est pas une monnaie. Une monnaie méritant ce nom doit être sous la garde d’une institution qui assure le contrôle de son émission et qui se sent responsable de sa crédibilité. J’ai signé tous les billets de banque en euros, j’ai tendance à considérer que cela veut dire quelque chose de garantir la crédibilité d’une monnaie . Mais si je rejette la prétention des «cryptomonnaies» d’être des monnaies, derrière elles se trouve le concept de «blockchain», un progrès assez extraordinaire rendu possible par la technologie actuelle et qui peut peut-être être transposé dans plusieurs autres secteurs.

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