La Suisse s'enfonce lentement mais sûrement: ce n'est pas un scoop. Mais chaque fois que le constat émane des milieux économiques, il est aussitôt soupçonné d'être une offensive ultralibérale et inconsciemment rejeté par une majorité de la population. Et quand des politiciens le relaient, c'est généralement dans une langue de bois ciselée pour ne pas heurter de front certaines catégories d'électeurs.

Le texte que Le Temps publie aujourd'hui se signale par une rupture de ton bienvenue. Jean-Daniel Gerber n'a pas de susceptibilités sectorielles à ménager – seulement l'intérêt à long terme du pays à défendre. Il incarne en outre une des instances les plus légitimes du pays: le patron du Secrétariat d'Etat à l'économie est après tout l'homme le plus important après le conseiller fédéral en charge du Département de l'économie.

Et il appelle un chat un chat. Ce n'est pas par hasard qu'il désigne d'emblée deux secteurs (santé et enseignement) qui défilent souvent dans les rues romandes, ou des professions «libérales» qui ne défilent pas mais s'activent en coulisses pour protéger leurs intérêts. Puisse son analyse

nette inspirer les politiciens chargés d'arbitrer les conflits d'intérêts. Lundi, le ministre des Finances néerlandais, Gerrit Zalm, rappelait que son gouvernement avait dû affronter des rassemblements d'un quart de million de personnes avant de faire passer des réformes dont le pays commence à tirer profit. La Suisse s'enfonce-t-elle trop lentement pour agir efficacement?

Analyse de la situation

Que s'est-il passé durant ces dernières années? Les Etats-Unis ont laissé la Suisse loin derrière eux. D'autres pays, tels que l'Irlande ou l'Autriche, nous ont déjà rattrapés ou sont en train de le faire. Sans réformes, la Suisse pourrait passer durant les deux prochaines décennies du 4e rang qui est aujourd'hui le sien au 20e rang mondial pour le revenu par habitant, corrigé du pouvoir d'achat. Sans réformes, le scénario le plus vraisemblable pour les prochaines années n'est donc pas réjouissant. Les conséquences seront notamment les suivantes: il ne nous sera plus possible de financer dans la même mesure qu'aujourd'hui nos assurances sociales, nous serons moins en mesure d'assurer une solidarité entre les générations.

Pourquoi une telle évolution? Qui en est responsable? Que devons-nous faire?

Je rappellerai trois points essentiels qui expliquent la faible croissance de notre économie.

Premièrement, plusieurs activités qui sont en expansion ne sont pas assez exposées à la concurrence. Il s'agit en particulier des secteurs de la santé, des assurances sociales et de l'enseignement. Entre 1990 et 2003, ces trois secteurs ont connu une croissance beaucoup plus forte que celle du PIB.

La forte augmentation de ces dépenses est la raison principale de la croissance de la quote-part de l'Etat par rapport au PIB. Celle-ci est passée de 32% en 1990 à 39% du PIB en 2003, alors qu'elle a baissé en Suède, en Irlande et au Danemark, et qu'elle s'est stabilisée dans plusieurs pays européens. Durant la même période, la quote-part de l'endettement public en Suisse est passée de 29% à 54% du PIB.

Deuxièmement, de trop nombreuses branches économiques se trouvent encore sous l'égide protectionniste de l'Etat ou sont fortement subventionnées. C'est le cas des infrastructures, de l'agriculture, mais aussi de certaines professions libérales.

Les conséquences de cette politique se mesurent aux prix pratiqués: nos entreprises paient l'électricité plus cher que pratiquement tous les autres pays d'Europe et nos concitoyens et concitoyennes supportent les coûts de santé parmi les plus élevés du monde.

Troisièmement, même sur les marchés exposés à la concurrence, celle-ci reste en moyenne de faible ampleur. Les obstacles que doivent franchir les concurrents potentiels sont souvent si élevés qu'il leur est difficile de prendre pied. C'est le cas notamment dans le secteur de l'alimentation: du fait des barrières tarifaires et non tarifaires qui protègent divers produits agricoles, les concurrents étrangers doivent se fournir eux aussi sur le marché suisse. Ils hésitent à venir s'implanter chez nous en raison du nombre limité de sources d'approvisionnement.

Les causes

La conscience de l'urgence des réformes n'est pas répandue dans notre pays. L'atmosphère n'est pas à la crise. Jusqu'à présent, nos concitoyens et concitoyennes n'ont guère dû se serrer la ceinture. Comme il n'y a pas de véritable crise, il n'y a pas de volonté de procéder à des changements radicaux. La politique des petits pas est alors la seule voie. Mais ces petits pas ne se font pas tout seuls.

La Suède et l'Autriche, qui étaient il y a quinze ans dans une situation similaire à celle de la Suisse aujourd'hui, ont choisi une autre voie. Ces deux pays ont cherché à l'extérieur les impulsions pour les réformes: ils sont devenus membres de l'Union européenne (UE). Cette voie demeure fermée à la Suisse, pour le moment du moins. Un point essentiel doit être mentionné. Le plus grand risque pour tous les opposants à l'UE est le suivant: si la Suisse continue de souffrir d'un manque de réformes, l'adhésion à l'UE finira par devenir une nécessité.

Les responsabilités

Personne, vraiment personne, n'est disposé à assumer la responsabilité du manque de réformes et de la faible croissance qui en résulte.

La Suisse est dominée par de puissants groupements d'intérêts. Pour parler en termes crus: de nombreux lobbies sont en premier lieu intéressés par l'augmentation de leur propre revenu, non pas en produisant plus ou mieux, mais en empêchant l'apparition de nouveaux concurrents ou en profitant de mécanismes de répartition créés ou tolérés par l'Etat. Le niveau élevé des prix doit leur assurer des rentes, des prestations sociales doivent leur être fournies, à d'autres de les financer par des prestations productives.

Celui qui ose s'opposer publiquement à de tels comportements, qui ose protester contre les monopoles des infrastructures dans les domaines de l'électricité, de l'eau ou des télécommunications, s'en prendre aux ententes de prix dans les arts et métiers, proposer de laisser aux assureurs plus de latitude dans le choix des médecins dont ils vont rembourser les prestations, remettre en question la durée des séjours moyens à l'hôpital, porter un œil critique sur la structure des tarifs des professions dites libérales, toucher à la tendance actuelle aux retraites anticipées ou proposer un relèvement de l'âge de la retraite, celui-là est catalogué comme adepte du libéralisme à outrance ou comme soixante-huitard attardé.

Les réformes nécessaires

Malgré ce constat dramatique, nous avons la chance de pouvoir réagir. Puisque nous sommes les artisans de nos propres problèmes, nous pouvons les résoudre. Les premières réformes engagées m'incitent à la confiance. Nous suivons actuellement trois directions.

1. Le train de mesures en faveur de la croissance

La réalisation du «paquet croissance» du Conseil fédéral nous fera franchir une étape importante. Selon l'OCDE, si ces mesures sont concrétisées, la Suisse peut atteindre une croissance tendancielle de l'ordre de 2% annuel de son PIB durant les dix prochaines années au lieu d'à peine 1,3% si aucune mesure n'est prise.

Les mesures envisagées visent à limiter l'activité de l'Etat et à renforcer la concurrence. Trois mesures importantes sont les suivantes:

– La révision de la loi sur le marché intérieur est en faveur d'une ouverture des marchés. Le marché suisse ne souffre pas de trop de mondialisation, mais de trop peu. Il manque aussi et surtout de concurrence intérieure.

– L'harmonisation à l'échelle nationale des adjudications publiques; cela permettra d'épargner, selon l'hypothèse choisie, entre 400 millions et 1,2 milliard de francs.

– La création d'incitations aux économies dans le domaine de l'assurance maladie et de l'assurance invalidité; ces mesures permettront d'assainir nos assurances sociales et d'utiliser les ressources libérées à des fins plus productives.

2. La politique économique extérieure

Organisation mondiale du commerce (OMC): Pour un petit pays, les accords multilatéraux sont plus avantageux que les accords bilatéraux. En conséquence, le renforcement du système multilatéral dans le cadre de l'OMC est de première importance pour la Suisse.

Toutefois, nous devons faire des concessions. Dans le domaine agricole, c'est la Suisse qui accorde en moyenne le plus de soutien aux agriculteurs de tous les Etats industrialisés, sous forme de subventions et de protections douanières. De ce fait, nos partenaires commerciaux exercent une forte pression pour que nous réduisions ce soutien et que nous emboîtions le pas aux autres pays industrialisés. Il est évident que ce démantèlement ne peut pas se faire d'un jour à l'autre. Nos agriculteurs ont déjà fait des efforts respectables.

Les Bilatérales II: Les accords conclus avec l'UE au terme des Bilatérales II sont vitaux pour la Suisse. Ils garantissent le maintien du secret bancaire, ils nous intègrent au système du visa européen, ce qui supprime un inconvénient pour notre industrie touristique, ils offrent à nos produits agricoles transformés un accès au Marché unique, aux mêmes conditions que nos concurrents, enfin ils nous incluent dans le système de sécurité de l'espace européen.

3. Le marché suisse de l'emploi et la libre circulation des personnes

La participation de la Suisse à l'extension de la libre circulation des personnes aux 10 nouveaux pays membres de l'UE est cruciale.

Certains affirment que la libre circulation des personnes entraînera des délocalisations d'entreprises et une pression à la baisse sur les salaires. Cette vision unilatérale est fausse. Les entreprises délocalisent précisément lorsque le marché de l'emploi n'est plus assez flexible. Elles déplacent alors leurs unités de production pour rechercher la proximité avec un bassin de main-d'œuvre ou une zone de distribution plus large. Durant les dernières années, les délocalisations à l'étranger ont été compensées par le développement parallèle de la production en Suisse et par de nouvelles fondations d'entreprises. En Suisse, la flexibilité de notre marché du travail est une des raisons qui explique le bas niveau moyen de chômage. Nous devons conserver cet avantage comparatif.

Si nous refusons d'étendre la libre circulation des personnes aux nouveaux Etats de l'Union, l'UE aura une raison pour dénoncer l'ensemble des accords bilatéraux I. L'isolement de la Suisse serait alors programmé.

Remarques finales

On peut se demander s'il est juste d'imposer à la Suisse la recherche de la prospérité maximale. Notre monde n'a-t-il rien de mieux à offrir? Certes, il offre beaucoup de valeurs plus nobles que la prospérité économique. Mais il est indéniable que seul un régime qui permet et assure la prospérité économique contribue de manière décisive à notre faculté de tendre vers ces valeurs supérieures, comme par exemple la générosité et l'équité.