«Les ingénieurs pensent que la vie se met en équation. Comme celle d’une entreprise.» Diplômé de l’Ecole polytechnique fédérale de Lausanne, une école où «l’on enseigne l’humilité au contraire des grandes écoles françaises», Jean-Luc Favre a depuis appris que le succès d’une entreprise réside d’abord dans la relation avec ses clients. «Grâce à un jeu de rôle où l’on amenait un gâteau d’anniversaire dans la salle de réunion. Aucun participant ne s’est posé la question de savoir pourquoi, grave erreur», sourit-il en se remémorant l’anecdote.

Ce Haut-Savoyard de 48 ans, qui a redoré le blason d’ABB Sécheron à Meyrin, est devenu, en dix ans, le patron des patrons genevois. En effet, depuis mars, il préside aux destinées de l’Union des associations patronales genevoises (UAPG), qui regroupe six grandes associations patronales, dont la Fédération des entreprises Genève.

Quand il est promu à la tête de l’entreprise genevoise en 2001, ABB Sécheron en terminait avec les restructurations successives et pesait 80 millions de francs. Aujourd’hui, elle affiche un chiffre d’affaires de 200 millions et a doublé son nombre de collaborateurs à 400. Les chiffres parlent d’eux-mêmes. En dix ans, la société de Meyrin est surtout devenue le leader mondial des transformateurs de traction (l’engin qui permet de transformer la tension électrique) et équipe la moitié des 4000 trains électriques mis sur le marché chaque année. Si Jean-Luc Favre s’attribue un mérite, c’est celui de ne pas se fixer de limites. Ou plutôt, de les déplacer.

D’un naturel pudique au premier abord, plutôt loquace ensuite, Jean-Luc Favre est «orgueilleux, mais dans le bon sens du terme», selon son assistante. Il avoue aisément qu’il ne maîtrise pas la langue de Goethe. «Cela aurait encore pu jouer un rôle il y a quinze ans. Aujourd’hui, l’anglais prédomine chez ABB», explique-t-il. Ainsi, cette dernière n’a pas hésité à le promouvoir à la tête de l’activité ferroviaire pour l’ensemble du groupe dès 2005. En 2009, son unité est même élue la meilleure en Suisse. Paradoxalement, cette reconnaissance aurait pu atteindre son moral, ou plutôt son enthousiasme: c’est comme si cette petite palme qui trône dans son bureau le consacrait, mais l’enterrait en même temps.

Jean-Luc Favre n’est pas le patron type d’une entreprise industrielle: T-shirt plutôt branché sous son blazer, un poignet vierge de montre, une jolie orchidée sur la table de son bureau. Il a surtout cette capacité à regarder plus loin, à l’horizon 2020. Il s’enthousiasme alors pour une future ligne de bus électrique. Le projet TOSA, mené avec les Transports publics genevois entre autres, qui reliera Palexpo à Cointrin. La machine repart. «C’est là sa force, précise Jacques Jeannerat, directeur de la Chambre de commerce, d’industrie et des services de Genève. Il a une vision économique sans a priori. Il a des idées, lève la tête et avance sans s’enquiquiner de ce que les autres ont fait ou peuvent penser.»

Mais comment cet époux et papa de trois garçons, Haut-Savoyard jusqu’au bout des ongles, qui réside dans le village de Champanges (860 âmes) et roule 2h30 par jour pour se rendre à son travail, a-t-il réussi à devenir le président de l’Union des associations patronales genevoises? «Voilà le résumé de l’ouverture genevoise, estime-t-il. Le contraire est impensable.» «Le fait qu’il vienne du grand Genève montre clairement que cette région a un avenir économique dans un bassin plus important», se réjouit Jacques Jeannerat.

Avec son nouveau statut, toutefois construit en plusieurs années, Jean-Luc Favre constate qu’au quotidien, on l’écoute, on lui demande des conseils. Il aimerait bien d’ailleurs que les entrepreneurs communiquent davantage, surtout en cette période.

Le patron des Services industriels genevois, André Hurter, lui reconnaît cette qualité: «Il écoute l’opinion de l’autre et cherche une solution pragmatique, loin de toute idéologie et de tout égocentrisme.» Mais le fait qu’il n’est pas assez «gonflé» peut parfois lui jouer des tours, ajoute-t-il.

Retour aux affaires. «Je n’ai jamais vu les patrons genevois aussi inquiets qu’aujourd’hui», confie de son côté Jean-Luc Favre. Force du franc oblige. L’année 2012 devrait passer encore sans encombre – comprenez avec une profitabilité acceptable – pour ABB Sécheron. «J’espère que cette situation ne va pas trop durer. C’est mon rôle de réfléchir pour la suite. Comment deviendrons-nous plus performants dans deux à trois ans»? Et le patron de l’entreprise genevoise d’étudier la question de la masse salariale. Jusqu’à présent le site genevois monte la moitié des 2000 transformateurs produits annuellement, l’Inde et la Chine se partageant l’autre moitié pour servir exclusivement ces marchés.

«C’est vrai que nous étudions de plus près notre chaîne de valeur ajoutée et le modèle de profit de notre usine à Genève…», admet-il. Aucune décision n’est prise (ndlr: concernant une éventuelle délocalisation par exemple), mais il a compris de son parcours passé que la transparence, notamment envers les collaborateurs, était le maître mot en gestion des ressources humaines.

Ne rien cacher et gérer des frustrations. «Si on fait une erreur stratégique, alors, il est normal d’être sanctionné. La force du franc est un paramètre qui ne dépend pas de nous, c’est donc frustrant.» Pour gérer son stress et la pression, le Français a toutefois un remède: il court, dès qu’il en a le temps.