Costume sombre, chemise claire. En arrière-fond, une vue de Bâle, à la nuit tombante. En duplex sur RTS1, Jean-Pierre Danthine, un des trois membres de la direction générale de la Banque nationale suisse (BNS), répond aux questions du journaliste Patrick Fischer. A propos du taux plancher: «Nous sommes déterminés […]. Nous avons fait une évaluation de situation il y a moins d’un mois, mi-décembre. Nous avons revu les paramètres et nous sommes convaincus que le taux plancher reste, doit rester aujourd’hui le pilier de notre politique monétaire.»

C’était lundi dernier. Moins de 70 heures avant que la BNS ne décide d’abolir le taux plancher entre le franc suisse et l’euro. Une décision qui a fait bondir le franc et précipité la bourse suisse dans une chute jamais vue depuis des décennies. A l’heure de l’analyse, c’est l’incompréhension. Comment le numéro deux de la BNS a-t-il pu tenir de tels propos deux jours et demi seulement avant l’annonce de l’abandon du taux? Mais la BNS avait-elle seulement déjà pris sa décision?

Patrick Fischer raconte les dessous de l’interview. «Tout s’est joué au début de la semaine précédente, autour du 5 janvier. Nous avons eu un contact direct avec Jean-Pierre Danthine [ndlr: sans passer par le service de presse de la BNS], qui a d’emblée été d’accord de donner une interview.» Le lundi suivant, à l’heure de l’enregistrement, l’animateur de TTC dit avoir trouvé son interlocuteur «très convaincant. On avait vraiment envie de le croire…»

«Communication très rigide»

Jean-Pierre Danthine a-t-il menti? «Non, réagit l’expert en devises Richard Olsen. Qu’importe la situation, il ne pouvait simplement rien dire d’autre.» En effet, si l’un des directeurs de la banque centrale changeait d’une virgule la ligne habituelle de la BNS – qui se disait prête, depuis septembre 2011, à «défendre le taux plancher avec toute la détermination requise» – cela aurait mis la puce à l’oreille des marchés. Conséquence: les traders auraient été tentés de «tester» le plancher, ce qui aurait coûté une fortune à la BNS.

Le principal intéressé n’a pas répondu à un e-mail envoyé vendredi. Un porte-parole de la BNS a rappelé que lorsqu’une décision monétaire d’une telle importance va être annoncée, «il est impossible de le signaler avant la publication officielle». Dans le cas du taux plancher, il ajoute que la communication devait être «très rigide». Alors pourquoi accorder une interview lundi? «Cela relève de notre communication interne», élude-t-il. «C’est simple: il ne fallait pas qu’il aille sur le plateau ce soir-là, s’exclame Thomas Veillet, cofondateur d’Investir.ch. La crédibilité de la banque a été entamée», s’insurge le trader genevois. Qui évoque «un couac de communication». Mais la BNS pouvait-elle annuler l’interview au dernier moment sans éveiller l’attention?

Le Temps a demandé vendredi au président de la BNS, Thomas Jordan, s’il y avait eu un problème de communication avec cette interview. Réponse: «Dans un tel cas, la communication ne [pouvait] pas être changée avant que la décision soit publiée.»