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Jean-René Giraud, directeur de Koris International et de TrackInsight
© Lea Kloos

Gestion

Jean-René Giraud: «Non, la gestion active n'est pas morte»

Le fondateur de TrackInsight, qui veut être l'équivalent du Google des ETF, propose à l'épargnant de ne pas chercher à être plus intelligent que le marché et à maîtriser les coûts. Mais attention, avec le bas coût, on en a pour son argent, avertit Jean-René Giraud

Jean-René Giraud, fondateur et directeur général de TrackInsight, est d’avis que l’avenir de la gestion appartient aux ETF, non pas à la gestion indicielle. L’ETF est, à son avis, un très bon format pour mettre en œuvre des stratégies actives ou passives.

L’industrie de la gestion est en train de se déplacer totalement vers les ETF, promet-il. Quinze ans d’expérience dans la construction de portefeuilles d’ETF lui ont cependant fait comprendre qu’il était difficile de faire son marché dans les ETF. Beaucoup se ressemblent. 

A lire aussi: Constituer un patrimoine diversifié et responsable grâce aux ETF

La société, qui emploie 15 personnes, a donc développé une plateforme qui présente la totalité des ETF disponibles dans le monde. Elle a été lancée il y a quatre ans. La société entend devenir le spécialiste mondial du domaine.

La majorité des ETF sont des fonds indiciels. L’investisseur doit savoir en premier lieu si le fonds suit vraiment son indice. L’analyse comprend une notation sur la qualité de réplication (gratuite et non sollicitée, afin de garantir l’indépendance). Ce sont 15 000 utilisateurs qui emploient TrackInsight pour choisir leurs ETF, ce qui représente une masse sous gestion de 75 milliards de dollars d’actifs, soit 10 à 15% du marché européen. La société a l’intention de proposer ses services pour les expositions factorielles, le smart bêta, la gestion active sous forme ETF. Jean-René Giraud répond à nos questions sur l'avenir de la gestion:
 
Le Temps: Pourquoi l’ETF est-il l’avenir de la gestion?

Jean-René Giraud: Le marché des ETF a grandi comme personne et domine l’industrie, mais ne confondons pas les ETF et la gestion indicielle. Les premiers se sont développés sur le succès de la gestion indicielle. Aujourd’hui apparaissent les produits thématiques et, proches concurrents de la gestion active, les smart bêta. Leur avenir passera par les ETF dits actifs. Ce qui compte vraiment dans ces instruments, c’est d’être un produit idéal pour distribuer des solutions d’investissement.
 
La gestion active est-morte?

Non, la gestion est d’abord la prise de paris actifs et le restera. Les investisseurs sont avertis et éduqués. C’est le grand changement par rapport aux années 1990. Les attentes sont donc très fortes en termes de valeur ajoutée du gérant et de leur coût. La question n’est pas de savoir si la gestion active va être remplacée par la gestion passive, mais que l’investisseur en ait pour son argent, surtout dans un monde de taux 0 et de rendement faible. La question du coût est même devenue primordiale.
 
La gestion active est morte, disiez-vous il y a deux mois, en considérant le recul de l’argent frais dans les fonds de placement. Avez-vous changé d’avis?

Il se dit que la gestion active est morte, ai-je affirmé, avant d’enchaîner en disant que la gestion passive est morte également, à cause des nouveaux processus d’investissement quantitatifs et définis par les data. C’est dans ce dernier domaine que s’expriment la gestion active et l’intelligence du gérant.
 
Est-ce que la gestion fondamentale n’est plus compétitive?

La gestion fondamentale souffre de sa comparaison aux formes de gestion systématiques. Face à la profusion d’informations, de data et de technologies qui peuvent analyser les données plus rapidement et profondément que nous, est-ce que le gérant peut vraiment être compétitif? J’en doute. Les plus grandes sociétés de gestion développent de plus en plus de solutions systématiques même dans la gestion active.
 
Qu’appelez-vous gestion systématique?

C’est une gestion basée sur des règles et non pas de façon discrétionnaire. Le gérant analyse le fonctionnement des marchés avec son intelligence et une fois qu’il détermine les modalités d’investissement, il applique ces dernières par des programmes automatiques.
 
Où réside l’apport de la gestion active?

Les flux massifs enregistrés par la gestion passive produisent des modifications structurelles des marchés financiers qui génèrent de nouvelles opportunités pour la gestion active, par exemple dans l’arbitrage ou dans l’analyse des flux de capitaux. L’intelligence de l’homme a toujours sa place dans la gestion moderne.
 
Est-ce qu’un investisseur perd son temps à analyser un scénario de hausse de la volatilité, de hausse progressive des taux ou d’entrée dans le protectionnisme?

Il est difficile pour un être humain d’avoir une évaluation rigoureuse, pertinente et qui ne relève pas de l’anecdote. Nous avons vu au cours des vingt dernières années que la gestion active basée sur ce genre d’évaluation n’avait pas toujours le succès escompté, en termes de performance à long terme. Je ne dis pas que c’est impossible. Certaines personnes – je ne parle pas de l’industrie – ont une capacité d’évaluation hors du commun. En tant qu’investisseur, est-ce que je dois faire le pari d’un gérant, avec les risques que cela inclut (chance, intelligence)? La question de la robustesse du gérant est posée. Les études sont unanimes à ce sujet.
 
Les études, comme celles de Morningstar, soulignent la persistance des mauvais fonds à le demeurer. Qu’en pensez-vous?

Effectivement, les mauvais le demeurent. Cela signifie qu’en enlevant les mauvais, on laisse le champ libre aux bons. La question est alors celle de la mesure de la performance des gérants. Si on se limite à une analyse rendement/risque, sur la base de la volatilité, on passe totalement à côté de la réalité.
Les risques ne s’appréhendent pas correctement avec une mesure de volatilité. Je recommande de se pencher sur l’incertitude, la liquidité, l’impact des flux sur les marchés et celui des taux d’intérêt. Si les analyses de rendement/risque permettent de s’apercevoir que les mauvais persistent à l’être, c’est déjà une information digne d’intérêt. Mais il reste à s’assurer que les bons sont réellement bons et que leur style de gestion va persister. C’est très difficile. Est-ce qu’un analyste dans son bureau est capable de comprendre la dynamique des marchés? Je reste sceptique à ce sujet.
 
Comment expliquer la multiplication des fonds de placement? Si le marché était efficient, n’assisterions-nous pas à une sélection naturelle?

Beaucoup de fonds issus de boutiques innovantes sont lancés, mais le gros des actifs se dirige vers la gestion passive. De nombreux fonds restent petits, entre 20 et 200 millions de francs, donc peu rentables. La taille est importante en Europe, en raison de la complexité réglementaire croissante, et de ses défis opérationnels et administratifs.
Nous assistons à une ségrégation entre la douzaine de mastodontes comme BlackRock ou Amundi et tous les autres. C’est très bien parce que la créativité et l’innovation passent généralement par les petits.
 
Que recommandez-vous à un petit investisseur en fonds de placement qui n’est pas expert en algorithmes?

La seule décision qui revient à l’investisseur est celle de l’allocation entre actions, obligations et cash et entre les zones géographiques. Ensuite, il doit procéder à la délégation de sa gestion. La diversification des styles de gestion appartient à l’étape suivante. Il ne faut pas se limiter à un seul fonds qui a connu une très bonne performance.

Enfin, l’épargnant doit concentrer son attention sur les frais. Autant l’incertitude est grande sur les rendements, autant les coûts peuvent être maîtrisés. Il ne s’agit toutefois pas de prendre le moins cher. Lorsque l’on choisit un fonds à bas coût, on en a généralement pour son argent.
 
Comment l’investisseur repère-t-il les bonnes solutions d’investissement et évite-t-il les vrais risques?

Je recommande d’utiliser des «briques d’investissement» peu coûteuses, d’avoir une stratégie qui exige d’être le plus investi possible sans chercher à être plus intelligent que le marché, et de vérifier que le niveau de risque du portefeuille est cohérent avec sa capacité à l’absorber.
A long terme, ce sont les marchés financiers qui offrent du rendement. Il ne faut pas se préoccuper d’être plus intelligent que le marché parce que c’est très difficile. C’est la raison pour laquelle nous faisons confiance à la gestion passive pour mettre en œuvre les stratégies. Dans une deuxième étape, nous passons beaucoup de temps sur le contrôle de risque, c’est-à-dire à investir le plus possible sur les marchés financiers et à ajuster en permanence le risque que l’on est capable de tolérer (risk based investing).
 
Comment se protéger d’un possible choc sans sortir du marché?

Il faut être pragmatique. Si l’on est persuadé qu’une baisse va intervenir, il faut sortir du marché. Le hedge a un coût. Les éléments macroéconomiques externes ont toujours existé, de même que la peur de la guerre ou d’une crise. La question est simple: est-ce qu’aujourd’hui les conditions sont telles que le risque d’un événement très grave est plus élevé qu’à un autre moment? Dans ce cas, il ne faut pas être dans les marchés.
Mais les marchés absorbent les problèmes. Ils sont faits de bulles déraisonnables et de corrections qui le sont tout autant. C’est pourquoi il faut vérifier que le risque est supportable, donc que j’ai une proportion d’actions que je peux accepter.
 
Est-ce que le principal risque des ETF est celui de la liquidité qui ferait défaut lors d’une crise?

Le risque de liquidité de l’ETF n’est pas supérieur à celui des autres supports. Il se répartit entre deux niveaux, le marché secondaire (la part d’ETF qui s’échangent entre investisseurs sans que les actifs sous-jacent changent de main) et le marché primaire, celui des sous-jacents. Il y a donc davantage de mécanismes de liquidité pour un ETF que pour un fonds traditionnel. S’il y a des rachats sur un fonds de placement, l’émetteur doit vendre les sous-jacents. Il n’y a qu’un niveau de liquidité. L’ETF donne une perception de liquidité qui est supérieure. 

La gestion systématique est-elle la solution à tous les problèmes?

Je mettrais un frein à cet optimisme. La gestion systématique ne parle pas aux investisseurs. Si vous expliquez à votre investisseur que c’est un programme mathématique qui va déterminer vos placements, cela ne donne pas très envie. Beaucoup d’investisseurs ont besoin de comprendre et d’avoir du sens dans ce qu’ils investissent. C’est pourquoi se développe par exemple l’ impact investing. On investit dans un thème, par exemple l’investissement socialement responsable (ISR).
 
Tout le monde offre des produits ISR. Comment faire le tri?

Chaque mode s’accompagne de grandes différences entre les acteurs. Pour moi, c’est un investissement thématique (robotique ou autre). L’ISR veut mettre du sens dans l’investissement. Le rendement/risque est-il le bon critère ISR ou faut-il s’assurer que le fonds investisse vraiment dans l’ISR? On est davantage dans l’extra-financier.
 
L’industrie des fonds de placement et des ETF est de plus en plus dominée par les émetteurs américains. Est-ce qu’il y a un avenir pour les acteurs européens?

Oui bien sûr. Il y a deux fois plus d’ETF en Europe qu’aux Etats-Unis pour trois ou quatre fois moins d’actifs. On a une capacité à créer, à produire des idées. L’Europe est aussi un énorme marché. On a aussi une plus forte marge de croissance puisqu’on profitera aussi de la transition vers les systèmes de retraite par capitalisation.

Je suis très optimiste, mais le marché européen va se diviser entre les très gros, qui se battent sur le prix, et les plus petits, qui mettent en avant l’innovation et la performance. On a beaucoup annoncé la fin des hedge funds. Je prévois au contraire le grand retour des hedge funds, donc d’une gestion non contrainte. Les gérants de convictions qui s’autorisent à se «décontraindre» et à s’éloigner du benchmark ont un très grand avenir.


Profil

12 mars 1970: Naissance en Belgique.

1990: Classes préparatoires aux grandes écoles, Metz.

1993: Diplôme d’ingénieur en informatique, Polytech Nice Sophia Antipolis.

1992-1999: Client Services de SIP Software.

1998-2000: Programme Manager de Barclays Capital Londres. 

2000-2003: Principal Consultant de Capco Londres.

2002-2016: Cofondateur et directeur général de Koris International.

2004-2010: Directeur du développement à l'EDHEC Risk Institute.

2016: Cofondateur et directeur général de TrackInsight.

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