Avenir

Jeremy Rifkin: «La Suisse est le modèle idéal pour la prochaine révolution industrielle »

Face au ralentissement économique et au changement climatique, une économie décentralisée, décarbonisée et collaborative doit être créée sous peu, estime l’essayiste américain Jeremy Rifkin

Spécialiste en prospective, l’essayiste américain Jeremy Rifkin prévoit l’émergence d’une économie totalement décentralisée, libérée des énergies fossiles et intégralement collaborative. Et la Suisse devrait servir de modèle pour la gouvernance d’un futur qui devrait naître d’ici une petite quinzaine d’années, estime ce penseur social et conseiller de divers gouvernements âgé de 73 ans. Le Temps l’a rencontré mardi à Genève, en marge d’une conférence organisée par l'école CREA de Genève et EMAKINA.

Le Temps: Vous affirmez qu’une nouvelle révolution industrielle peut sauver la planète dans les douze prochaines années. De quoi s’agit-il?

Jeremy Rifkin: Nous avons besoin d’un nouveau paradigme économique pour faire face à deux crises simultanées. D’une part, la deuxième révolution industrielle est à bout de souffle, avec une croissance qui ralentit et un chômage structurellement élevé. D’autre part, le changement climatique constitue le tournant le plus important dans l’histoire notre espèce. La magnitude de cette crise est telle qu’en octobre, le GIEC a déclaré que nous avons douze ans pour maintenir le réchauffement de la planète en dessous de 1,5 degré, ou les conséquences seront irréversibles. Il faut réagir sans tarder et c’est possible, même si le chemin sera très étroit.

En quoi consiste la 3e révolution industrielle, que vous avez théorisée?

Chaque révolution industrielle apparaît grâce à la convergence de trois nouvelles technologies: dans la communication, l’énergie et la mobilité. Au XIXe siècle, la première révolution industrielle a reposé sur l’invention de l’imprimerie actionnée à la vapeur, le charbon et le train. Cela a permis l’émergence de grandes villes. Au XXe siècle, la deuxième révolution s’est bâtie sur le téléphone, le pétrole et l’automobile. Cela a donné le tourisme de masse et la vie en banlieue.

Les relations entre vendeurs et acheteurs céderont la place à un statut de «prosumer» des individus, qui seront à la fois producteurs et consommateurs.

La troisième révolution a déjà commencé, grâce à internet, aux énergies renouvelables produites de manière décentralisée et à la mobilité partagée, avec des véhicules électriques et autonomes. Il en résultera une nouvelle infrastructure basée sur l’internet des objets, qui donnera naissance à l’économie du partage. Je ne crois pas à une quatrième révolution industrielle qui serait basée sur les robots et l’intelligence artificielle, car ce ne sont que des domaines d’activité.

Qu'est-ce que l'économie du partage?

De la même manière que les individus partagent déjà très facilement de l’information, presque gratuitement, cette future infrastructure pourra leur permettre de partager l’énergie qu’ils produiront dans leur logement, qui pourra aussi alimenter les flottes de véhicules autonomes. Le système d’organisation traditionnel très vertical, basé sur un organisme dominant, disparaîtra. Les relations entre vendeurs et acheteurs céderont la place à un statut de «prosumer», des individus qui seront à la fois producteurs et consommateurs.

Chaque immeuble devra devenir producteur net d’énergie, et celle-ci sera redistribuée de manière décentralisée grâce à la blockchain. Des connexions vont être créées entre les villes, les régions. Chacune créant sa propre énergie, ses propres données, et partageant l’excédent avec les autres. Cela donnera lieu à une nouvelle forme de globalisation, qui prendra la forme d’un système décentralisé, la «glocalisation». Les géants du web n’y seront pas dominants.

Quelle carte la Suisse a-t-elle à jouer dans ce futur?

La Suisse devrait rassembler ses trois principales régions linguistiques. Je suis sérieux. Le pays est parfaitement aligné avec les changements à venir, car vous avez des cantons. Si quelqu’un sait comment des régions et des communautés peuvent être autosuffisantes, c’est bien la Suisse. La Suisse est le modèle pour le prochain paradigme économique. Le gouvernement fédéral définit les règles, codes et normes. Il prévoit des incitations et des sanctions et chaque région se développe en conséquence. L’Europe devrait s’en inspirer, alors que des infrastructures numériques vont être construites dans toutes ses régions.

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