Questions à

Les actions européennes ont vécu plusieurs mois de hausse avec le retour de la confiance. La situation en Italie ajoutant quelques éléments d’incertitude, est-ce trop tard pour y entrer? Jeremy Whitley, responsable de la stratégie actions européennes chez Aberdeen Asset Management, estime qu’une correction est possible. Mais, selon lui, il ne faut pas trop s’en inquiéter si l’on investit à long terme dans des sociétés globales, ayant une forte expertise technologique et peu de concurrents.

Le Temps: Les bourses, en particulier européennes, ont beaucoup progressé ces derniers mois. Le Dax allemand, par exemple, a grimpé de 13% en un an. Est-ce vraiment le bon moment d’investir dans les actions?

Jeremy Whitley: Il est possible que la hausse ait été trop rapide, c’est vrai. Mais plusieurs facteurs ont été positifs pour les marchés actions en Europe. En particulier le fait que les politiques ont montré une vraie volonté que la zone euro n’éclate pas. Les banques centrales ont été très actives ces dernières années pour éviter la déflation et ont pris des mesures innovantes. Cette abondance de liquidités a soutenu les bourses, plutôt que d’être investie dans l’économie réelle.

– En même temps, la plupart des investisseurs favorisent encore surtout les obligations…

– C’est vrai. Et c’est d’ailleurs un élément qui pourra encore soutenir le marché actions. Beaucoup d’investisseurs vont encore passer des obligations aux actions. Cela dit, il est clair qu’une correction est possible. En outre, pour l’instant, les banques centrales semblent avoir réussi, mais il n’est pas exclu que l’on doive faire face à moyen terme à un retour de l’inflation, provoqué par ces politiques. C’est d’autant plus probable que l’inflation constitue un moyen de sortir de l’endettement pour les gouvernements. Tout cela suscite des questions pour l’évolution des marchés. Mais, pour l’instant, la confiance est de retour. Cela se voit aussi dans l’appréciation de l’euro ces derniers mois. Les investisseurs estiment désormais que le pire est derrière nous.

– Pourquoi investir dans les actions si on estime que la hausse est allée trop vite et si une correction est envisageable? D’autant que la situation en Italie a ajouté un élément d’incertitude…

– La situation en Europe n’a pas d’importance pour l’investisseur à long terme. Il ne faut pas faire de «market timing», c’est-à-dire chercher le meilleur moment pour entrer sur le marché. Nous sélectionnons des titres parce que nous croyons à certaines entreprises, tout le reste est secondaire. Nous nous concentrons par exemple sur des activités essentielles au fonctionnement de l’économie où les entreprises sont capables de fixer les prix («pricing power»). En Europe, nous avons de la chance, il existe beaucoup de sociétés globales par nature, soit parce qu’elles sont actives depuis des décennies, soit parce que leur marché d’origine étant petit, elles ont dû s’aventurer à l’étranger, soit par héritage colonial. Nous nous intéressons aux entreprises qui ont des réseaux de distribution mondiaux, peu de concurrents dignes de ce nom et pas d’implication du gouvernement dans leurs activités. Nous évitons par exemple les compagnies aériennes ou les constructeurs automobiles.

– Avez-vous des exemples?

– Il s’agit notamment des entreprises actives dans les ascenseurs, l’industrie aéronautique ou du gaz qui ont peu de concurrents hors d’Europe. Ils ont en outre un important degré d’expertise technologique. Et beaucoup d’entre eux ont également l’avantage de générer des revenus d’entretien. Prenons Rolls-Royce. L’entreprise vend un moteur, mais ensuite son client paye pour l’entretien que seule Rolls-Royce a les capacités de réaliser. Cela dégage des marges importantes et permet d’assurer que l’entreprise est occupée pour au moins quinze ans. De ce fait, il n’est pas nécessaire de scruter les résultats trimestre par trimestre de ces sociétés. De manière générale, les sociétés qui nous intéressent ont une croissance d’environ 7 à 10% en moyenne par année, quelle que soit la situation en Europe. La politique est hors de contrôle, mais on peut contrôler les activités dans lesquelles on investit.

– Vous ne sélectionnez pas les entreprises en fonction de la situation macroéconomique des pays, mais vous détenez majoritairement des titres de sociétés du nord de l’Europe…

– C’est vrai. Nous détenons beaucoup de sociétés britanniques, suédoises et norvégiennes. Beaucoup moins en Grèce et en Italie. Peu également en Allemagne. En revanche, nous en comptons plusieurs en Espagne, car tout dépend du domaine d’activité. Nous sommes particulièrement positifs sur Amadeus, une société espagnole leader dans la vente de billets d’avion en ligne.

* Responsable de la stratégie actions européennes, Aberdeen Asset Management