Opinion

Les jeunes ont besoin d'une redistribution plus équitable

Patrick Frost, président de la direction du groupe Swiss Life, se penche sur l'idée d'un conflit des générations, et propose un urgent rééquilibrage des ressources

Commençons par la bonne nouvelle: en 1900, nous vivions en moyenne jusqu'à 45 ans. Aujourd'hui, la plupart des Européens peuvent espérer vivre au-delà de 80 ans. Dans le monde entier, l'espérance de vie s'est allongée de quelque dix ans au cours des 35 dernières années. J'ai même lu récemment que «parmi les personnes nées en 1997, une sur deux atteindrait l'âge de 100 ans.»

Si les faits sont là, ils ne semblent pas bouleverser notre quotidien. En Suisse, l'évolution démographique est en effet largement sous-estimée. Cela pose les défis les plus divers à notre société. Et notamment celui de la solidarité entre les générations. La solidarité intergénérationnelle est en effet la condition indispensable à une bonne cohabitation dans notre pays. C'est pourquoi elle devrait être placée au cœur des débats.

Une solidarité mise à rude épreuve

Il n'y a certes pour moi aucun signe d'une présumée guerre des générations, telle qu'elle est évoquée de temps en temps. Mais la solidarité intergénérationnelle est mise à rude épreuve. Il suffit d’observer l’évolution de l’équilibre entre jeunes et seniors. Nous ne pouvons ignorer certains phénomènes. D'ici 2060 au plus tard, il ne restera que deux actifs pour financer un retraité. Cela relève de la gageure pour nos systèmes actuels de prévoyance étatique, mais aussi privée. Exemple probant, les discussions menées récemment avec des jeunes en amont de la votation sur l’initiative AVSplus ont mis en évidence un fossé générationnel. Et un sondage du Tages Anzeiger réalisé à l’issue de la votation l’a confirmé: 79% des 18-34 ans ont rejeté l’initiative, contre 43% seulement des plus de 65 ans.

Quels sont les avis des différentes générations sur ces questions? Comment les jeunes et les seniors se perçoivent-ils mutuellement?

C'est ce qu'a cherché à savoir Swiss Life dans le cadre d'une étude représentative menée en Suisse, en Allemagne et en France. Elle a pour cela interrogé des représentants des générations Y (18 à 35 ans), X (36 à 50 ans), «baby-boomers» (51 à 65 ans) et «vétérans» (66 à 79 ans), composant chacune un quart de l'échantillon des personnes sondées. Les constats suivants en sont notamment ressortis:

° En Suisse, en Allemagne et en France, environ 90% de la population souhaite une plus grande solidarité entre les générations.

° Près de deux tiers des sondés regrettent que l'acceptation sociale des personnes âgées ne soit pas meilleure.

° Et ils sont tout aussi nombreux à penser que les jeunes sont trop égocentriques. Les générations Y (18 à 35 ans) et X (36 à 50 ans) sont même 70% à partager ce point de vue.

Des personnes âgées vivant aux dépens des jeunes?

La moitié des représentants de la génération Y sont d'avis que les personnes âgées vivent aujourd'hui aux dépens des jeunes. 86% des vétérans (66 à 79 ans) ne sont pas d'accord avec cette estimation, tout comme 77% des baby-boomers (51 à 65 ans).

Dans l'interaction avec les autres générations, les jeunes voient leurs intérêts sensiblement plus menacés que ceux des personnes âgées: près des deux tiers considèrent que la redistribution entre les générations sera source de conflit. Plus les personnes sondées sont jeunes, plus le potentiel de conflit décelé augmente.

Les jeunes constatent un déséquilibre similaire dans la vie politique: près de la moitié des membres de la génération Y et environ 40% de la génération X trouvent que le vote des personnes âgées a trop de poids lors des élections.

La nécessité d'une réforme rapide

Les résultats du sondage montrent que les gens souhaitent une forte solidarité entre les générations, et qu'ils sont également prêts à y contribuer. Cela dit, un potentiel de conflit se profile également: la redistribution financière entre les générations est notamment perçue par les jeunes comme un injuste fardeau. Il ne faut pas rester sourd à ce problème. Par souci d'équité envers les générations futures, il est important que la réforme de la prévoyance vieillesse suisse se fasse de façon rapide et durable. C'est uniquement à cette condition que nous pourrons léguer aux prochaines générations un système de prévoyance au financement fonctionnel.

Cela doit être perçu comme un signal fort en faveur d'une solidarité intergénérationnelle réelle et solidement ancrée dans notre pays. Après tout, une grande bienveillance règne entre les générations: quatre jeunes sur cinq aimeraient apprendre davantage de leurs aînés, forts de leur longue expérience. Environ 60% des baby-boomers et 72% des vétérans aimeraient quant à eux bénéficier des connaissances des plus jeunes sur de nombreuses choses d’aujourd’hui qu’ils ne comprennent pas.

Je considère comme à la fois prévisible et souhaitable que les jeunes générations s'expriment de plus en plus et réclament une redistribution des ressources digne des principes d'une communauté solidaire. Nous ne pouvons plus tolérer la situation injuste et inconséquente à laquelle nous sommes actuellement confrontés. Il est de notre devoir de changer les choses pour nos enfants, petits-enfants et arrière-petits-enfants. Et de les changer maintenant.


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