«La FIFA est un système totalement dérégulé»

Football Il est «plausible» quele Qatar ait pu acheter des voix, selonMark Pieth

Le spécialiste de la lutte anti-corruption vient de publierle résultat de deux ans d’audit

Depuis dimanche, la Coupe du monde brésilienne est occultée par celle du Qatar, prévue en 2022. Le Sunday Times affirme avoir la preuve que l’émirat a acheté des votes, en 2010. Un nouveau scandale. Et l’occasion pour Mark Pieth, professeur de droit à l’Université de Bâle, spécialiste de la lutte anti-corruption et de la gouvernance, de tester le résultat de son dernier travail en conditions réelles. Entre fin 2011 et fin 2013, il a présidé un groupe d’experts internationaux, ladite Commission indépendante de gouvernance (CIG), pour auditer et réformer la FIFA, régulièrement ébranlée par des affaires de corruption. Alors que paraît ces jours le récit de cette plongée au sein de la plus puissante et la plus occulte des organisations sportives*, Mark Pieth raconte. Et identifie les causes qui ont transformé ses hautes sphères en un inextricable jeu de pouvoir.

Le Temps: Quelle a été votre réaction, après les révélations du «Sunday Times»?

Mark Pieth: Si ces informations sont vraies, elles vont provoquer un séisme au sein de la FIFA. Ensuite, cette affaire va constituer un premier grand test pour le travail de la CIG, et notamment pour les différents comités dont nous avons recommandé la mise en place.

– Quelles pourraient être les conséquences de cette affaire?

– Il y a déjà eu plusieurs scandales de ce type. Mais c’est la première fois qu’il faudra se poser la question de l’attribution de la Coupe du monde. Va-t-on la retirer au Qatar? Va-t-on revoter? Tout n’est pas si simple. Les enjeux financiers sont énormes. Qui va payer les tierces parties qui ont déjà commencé à y travailler? La réponse à toutes ces questions représente un sacré risque pour la FIFA.

– Selon vos observations lors de votre mission à la FIFA, un tel système de corruption vous semble-t-il plausible?

– Oui, tout à fait plausible. Même s’il peut être surprenant que les dessous-de-table aient été versés de manière aussi claire et directe, et non pas par des voies plus détournées.

– C’est-à-dire?

– A notre arrivée, en 2011, nous avons fait connaissance avec un univers dominé par les jeux de pouvoir, le patronage et les patriarches, installés depuis des décennies. Trop de personnes à la FIFA ont accumulé des dettes et des faveurs à recevoir.

– Peut-on dès lors imaginer que d’autres Coupes du monde aient été achetées?

– C’est bien possible. Avec d’autres sommes, ou d’autres compensations.

– On parle peu de la Russie, désignée en même temps que le Qatar, pour accueillir l’édition 2018.

– C’est une grande nation, un grand pays de football. Voilà ce qui la différencie du Qatar et qui lui épargne peut-être des soupçons. Mais c’est vrai que l’on en vient à se demander si seuls les pays autocratiques peuvent désormais organiser un événement comme la Coupe du monde.

– Le Brésil est une démocratie.

– Certes, mais son gouvernement est très dur sur certains aspects. Et l’on voit bien que le peuple n’est pas satisfait de la manière de faire. Un peu à l’image de la Banque mondiale, la FIFA a toujours été réticente à se préoccuper des questions politiques, notamment des droits humains, dans les pays où elle s’installe. Si elle a le pouvoir de décider quelle marque de bière sera vendue autour des stades, elle devrait aussi pouvoir demander des garanties aux hôtes qu’elle a choisis.

– Vous avez livré votre rapport à la FIFA. Qu’est-ce que son président, Sepp Blatter, devrait au moins retenir de vos recommandations, sachant qu’il est libre de les suivre ou non?

– Il faut que les comités indépendants [le Comité d’éthique de la FIFA se compose de deux chambres, une d’investigation et une judiciaire] que nous avons mis en place le restent. Le contraire serait grave. Il faut aussi que la FIFA continue de se faire auditer, de manière permanente. Elle pourrait aussi mieux inclure la société civile dans son fonctionnement, par exemple en donnant un certain pouvoir de décision à une ONG.

– En 2013, votre groupe d’experts a voulu instaurer une durée maximale d’exercice aux vingt-cinq personnes qui siègent au Comité exécutif. Cela a été refusé. Pourquoi?

– Certains membres, du côté de l’UEFA, s’y sont opposés. C’est regrettable, car si la FIFA veut changer de culture, un changement de têtes serait le meilleur moyen d’y arriver. Pour l’heure, il y a environ un tiers de gens nouveaux, avec de nouvelles idées. C’est encore insuffisant. Ce nouveau scandale va peut-être faire avancer les choses.

– Sepp Blatter, 78 ans et prêt à se présenter pour un 5e mandat, ne donne pas l’exemple.

– C’est vrai, il est emblématique de ce phénomène. Mais à vrai dire, son âge ne me pose pas de problème. L’enjeu est surtout de limiter la durée des mandats des décideurs.

– Plus globalement, quelle est votre analyse sur cette organisation?

– En vingt ans, la FIFA est passée d’une association qui vivotait à une entité qui génère des milliards de bénéfices. Mais comme elle a un statut d’organisation à but non lucratif, il a bien fallu les reverser. C’est ainsi que s’est installé un système de redistribution aux pays, ou aux membres du comité, sans véritables critères. Les sommes vont et viennent en fonction des pouvoirs.

– Parlons du statut juridique spécial: grâce à lui, la Suisse accueille plus de 60 organisations sportives. A-t-elle sa part de responsabilité, dans des scandales qui ont aussi touché le CIO?

– La Suisse n’a jamais été très regardante. Elle se délecte de leur présence et applique dans ce domaine un libéralisme total. Elle ne se rend pas compte que sa réputation peut aussi souffrir de ces affaires. Un seuil minimum de surveillance pour ces entités serait pourtant assez simple à instaurer. Aujourd’hui, une nouvelle loi, en consultation, devrait permettre de poursuivre d’office la corruption dans le secteur privé, ce qui devrait amener la justice suisse à juger ce genre d’affaires. Mais l’on aurait pu être plus proactif, en travaillant sur le droit fiscal, par exemple. Concrètement, en choisissant la bonne structure pour ce type d’activités. Bien sûr, le risque existe que certaines décident alors de partir.

– Parmi vos nombreuses expériences, comme en 2004, lorsque vous avez enquêté sur les allégations de fraude dans le programme «pétrole contre nourriture» en Irak, que retiendrez-vous de celle-ci?

– Elle est inoubliable. Et elle s’est avérée très difficile. Lorsque l’on s’intéresse aux pratiques de gouvernance d’une entreprise, c’est beaucoup plus simple. Des impératifs financiers la poussent à évoluer. Mais à la FIFA, mes collègues et moi avons pénétré un système totalement dérégulé. A vrai dire, je n’aurai pas voulu manquer pareil mandat!

– Combien vous a-t-il rapporté?

– Certains se sont fait rémunérer comme des avocats. Alexandra Wrage, parce qu’elle représente une ONG, Trace International, a refusé d’être payée. Quant à moi, j’ai reversé mes honoraires à l’Université de Bâle. Cela lui permettra de payer une assistante académique pendant deux ans.

– Il était important de ne pas recevoir trop, pour démontrer votre indépendance?

– En effet.

– Cela n’a pas empêché certains, comme le journaliste spécialisé Andrew Jennings, de la remettre en cause.

– Les personnes qui nous ont critiqués ont considéré que nous étions le produit de gesticulations de Sepp Blatter. C’est faux. Il fallait bien qu’il intervienne. Sans lui, personne ne serait entré à la FIFA.

– Quelle est la meilleure preuve de votre indépendance?

– Les personnes qui ont pris part à cette mission en sont les meilleurs garants. Il me paraît, par exemple, difficile de douter de l’objectivité de Lord Peter Goldsmith, l’ancien procureur général du Royaume-Uni…

* Reforming FIFA. Sous la direction de Mark Pieth. Editions Dike, juin 2014, 187 pages.

«La Suisse ne se rend pas compte que sa réputation pourrait aussi souffrir de ces affaires»