La fusion géante entre Dell et EMC progresse. Le 12 octobre, le premier annonçait le rachat du second pour 64,4 milliards de francs. La plus grande transaction de l’histoire de la technologie doit donner naissance, entre mai et octobre de cette année, à un acteur de taille dans le domaine du stockage de données, du PC et de l’informatique en nuage («cloud computing»). Ce lundi, la Commission européenne a donné son feu vert à ce mariage, dont le financement doit encore être assuré par plusieurs grandes banques.

Un Suisse est au cœur de cette fusion. Jacques Boschung est en effet directeur pour l’Europe de l’ouest chez EMC. Sa position est particulière, car il était auparavant responsable chez Dell. Récemment de passage à Lausanne, il détaille les conséquences de ce mariage entre les deux sociétés.

Le Temps: Quel est l’état de cette fusion?

Jacques Boschung: La période de 60 jours durant laquelle EMC pouvait accepter une meilleure offre que celle de Dell s’est achevée. Actuellement, un document de 600 pages sur l’état des lieux de la fusion est en train d’être remis à la SEC, le gendarme boursier américain. Les actionnaires devraient se prononcer ensuite en mars ou en avril. Ensuite, nous attendrons le feu vert de 25 autorités de la concurrence ce pour les quelque huitante pays dans lesquels EMC et Dell sont actifs.

- Une restructuration importante est en cours. VMware, filiale d’EMC, supprimant 900 postes, soit 5% de ces effectifs. D’autres coupes sont-elles prévues?

- Il faut séparer les deux choses. Michael Dell a récemment dit que les synergies de revenus seront trois fois supérieures aux synergies de coût. Ce qui signifie qu’il y aura très peu de doublons entre EMC et Dell. Cela aurait été très différent si la fusion avait eu lieu avec une société comme HP, par exemple. EMC compte environ 17000 personnes actives dans les services et le support, alors que ce sont des activités que Dell sous-traite à grande échelle. Il n’y aura ainsi pas de doublon dans ce domaine. La restructuration que vous mentionnez fait partie d’un plan annoncé avant la fusion, en septembre, qui vise à économiser 850 millions de dollars sur 18 mois. Il faut être clair: nous ne sommes plus en phase de croissance à deux chiffres comme au début des années 2000, même si nos performances actuelles sont supérieures à celles de nos concurrents directs.

- Dell compte environ 250 employés en Suisse, EMC le même nombre. Quelles seront les conséquences pour ces employés?

- Certains postes ont déjà disparu chez EMC au niveau des postes internationaux, mais je ne m’attends pas à des coupes importantes. Encore une fois, il y a très peu de doublons entre les deux sociétés. Je ne m’attends pas non plus à l’abandon du siège de Dell à Genève au profit de celui d’EMC à Zurich, mais c’est mon jugement personnel

- Pensez-vous que la nouvelle entité va demeurer active sur le marché du PC?

- Je ne peux pas m’exprimer à la place de Dell, mais Michael Dell a récemment dit que le groupe fournira une offre intégrée et qu’une scission en deux n’était pas à l’ordre du jour. L’idée est d’être un prestataire total, offrant tous les services, le matériel et le support. Les clients demandent une offre intégrée, nous la leur fournirons. Et enfin, j’imagine mal Michael Dell sortir du marché du PC, il est presque né dedans!

- Mais le PC a-t-il encore un avenir, alors que les ventes ne cessent de baisser depuis deux ans?

- Certains pensaient qu’avec l’avènement des tablettes, l’ordinateur allait disparaître. Mais j’ai toujours besoin de mon PC pour rédiger des rapports ou concevoir des présentations. De plus, avec l’arrivée de smartphones dotés de grands écrans, le besoin d’utiliser une tablette a diminué. Par contre, ce qui est vrai, c’est que les cycles de renouvellement des parcs de PCs, en entreprise, s’allongent. Il n’y a plus besoin de rafraîchir ses appareils tous les trois à quatre ans, mais tous les six sept ans selon les cas. Car de plus en plus d’opérations de calcul ou de stockage ne s’effectuent plus de manière locale au bureau, mais à distance sur des serveurs.

- Mais à terme, peut-on imaginer qu’il n’y ait plus du tout d’ordinateur en entreprise, mais juste un écran connecté à Internet?

- Je ne crois pas. Vous aurez toujours besoin de matériel performant au niveau local. Et vous devrez toujours travailler, de temps à autre, de manière mobile et sans connexion à Internet.

- Toutes les entreprises sont-elles intérêt à utiliser des solutions «cloud»?

- Presque, oui. Au début des années 2000, lorsque j’ai créé une start-up, de telles solutions m’auraient été très utiles pour me concentrer sur mon activité de base et ne pas trop me soucier d’informatique. Je me serais adressé à Google ou Amazon, ou encore mieux à Swisscom. Car ces géants américains ne sont pas dotés d’un service client efficace… même si vous êtes un gros client. EMC s’adresse de son côté aux entreprises de taille moyenne jusqu’aux plus grands groupes comme Roche ou Zurich Assurances.

- Vous parlez d’Amazon et de Swisscom. Y a-t-il de la place pour ces deux types d’acteurs?

- Oui, d’autant plus que de nombreux pays, que ce soit la Suisse ou la Scandinavie, demandent aux entreprises de conserver des données dans le pays. Les prestataires locaux, tels Swisscom qui est un bon client, ont un magnifique avenir devant eux, car ils offrent l’économie des solutions «cloud» avec un service efficace et de proximité. De manière plus générale, les cloud privés ne cessent de prendre de l’importance, avec de nouvelles technologies telles les infrastructures convergées, qui permettent de réaliser des économies importantes pour les entreprises.