L’économie n’est pas circulaire, elle porte la marque de l’activité humaine comme un stigmate. C’est ce credo qui guide Joan Martinez Alier, récipiendaire du Prix Balzan 2020, remis ce jeudi à Rome en présence du président de la République italienne. La fondation italo-suisse lui a confié, comme aux trois autres lauréats, 750 000 francs dévoués à un programme de recherche sur les lieux d’extraction de matières premières, génératrice de conflits. Car même une économie «décroissante» devra puiser dans les ressources énergétiques, tant le taux de recyclage est voué à rester très bas. Joan Martinez Alier, en créant l’atlas de la justice environnementale, s’est concentré sur l’étude détaillée de ces conflits sur la planète. A 14 reprises depuis soixante ans qu’elle existe, la Fondation Balzan a récompensé des chercheurs qui ont ensuite reçu un Nobel. Interview d’un optimiste de 82 ans.

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Le Temps: A quoi sert l’atlas de la justice environnementale?

Joan Martinez Alier: Cet atlas a deux jambes. Une académique et une autre qui a pour but de faire connaître les conflits générés par l’extraction des matières premières là où elle a lieu. Cela nous permet de faire de l’économie politique comparée. Il y a tellement de conflits que nos statistiques sur trente ans sont devenues des sources de connaissance. Du point de vue de l’écologie populaire, l’atlas sert à donner de la visibilité aux pays ou aux peuples victimes de ces conflits.

Que retenez-vous de la COP26?

Depuis trente-cinq ans que je suis ces questions, la concentration de gaz carbonique n’a cessé d’augmenter. Cela va inévitablement continuer car nous ne sommes pas arrivés au pic d’émission. Il n’y a pas de solution pour stopper ce phénomène. Ces conférences n’y sont pas parvenues. Nous produisons deux fois plus de gaz que ce que les océans et la végétation peuvent absorber. Que faire? Il y a le progrès technologique, qui peut réduire une partie du problème. Les politiques publiques peuvent en amoindrir les conséquences par l’impôt, en aidant ceux que la transition va toucher. Je pense également que la population mondiale va nécessairement cesser de croître dans trente ans. Le sud de l’Inde connaît déjà le même taux de fertilité que l’Italie. Enfin, l’économie des pays riches doit stopper sa croissance. La hausse du chômage qui en résultera devra être accompagnée par un changement de système via le revenu universel. Je pensais que les questions de l’utilité de certains emplois et du revenu universel ressortiraient plus clairement de la pandémie que nous traversons.

Stopper la croissance pour faire quoi?

Pour vivre. Un pays comme la Suisse vivrait parfaitement bien avec 100% de PIB en moins. Un jour ou l’autre, le déséquilibre du monde va toucher un point culminant. On le voit avec la question de la migration. Au nord de l’Afrique, on exporte vers l’Europe du gaz, des phosphates, du cobalt, de l’énergie solaire transformée en hydrogène. Les Européens trouvent ces énergies bienvenues, mais pas les gens qui viennent de ces régions. Cela va finir par produire de la mauvaise humeur politique chez les leaders locaux, ce qui pourrait dégénérer en conflit. L’Europe et la Suisse doivent faire quelque chose pour équilibrer l’économie mondiale.

Il y a, d’un côté, les collapsologues et, de l’autre, les tenants du technologisme. Je suis au milieu, ce qui permet de parler aux deux

Joan Martinez Alier

Comment les changements que vous prônez peuvent-ils advenir?

Comme est advenu le mouvement social féministe, que je considère comme le plus important de notre âge. C’est un mélange de mobilisations locales, de constats statistiques et de changements législatifs, qui arrivent toujours en dernier.

Est-on dans cette phase, avec l’écologie?

Non. Le courant le plus fort actuellement est le technologisme. C’est le fameux Green New Deal. Je ne suis pas contre. L’éolienne permet de transformer le vent en énergie. Mais elle est faite d’aluminium, matière rare. Il faut du bois, qui est extrait d’Equateur et est transformé en Chine, ce qui cause de gros problèmes en ce moment. L’écologie populaire que je défends est encore marginale. Elle s’occupe des luttes aux frontières de l’extraction des énergies et des matières. En résumé, des changements technologiques, un changement de politique économique et des mouvements sociaux comme celui que l’on connaît avec Greta Thunberg sont à même de transformer le monde. Aux Etats-Unis et au Canada, ces luttes indigènes contre des pipelines ont commencé. Le Goldman Prize a récemment récompensé un mouvement à Fukushima, où des gens se sont battus contre le recours au gaz après la catastrophe nucléaire. En Inde, le mouvement est suffisamment fort pour que des gens se mobilisent lors d’une marche de 300 kilomètres contre des concessions de charbon.

On entend dire, après l’échec de Glasgow, que le marché peut agir là où les politiciens ont échoué. Qu’en pensez-vous?

Le marché ne valorise pas les externalités que sont le changement climatique, le bruit, les eaux polluées, etc. Pour que ce soit le cas ont été créés des quotas d’émission que l’on peut s’échanger. Cela peut fonctionner pour l’Europe, voire la Chine, mais cela dépend de la gestion de ces quotas. Les indigènes, eux ne comprennent pas ce système. Il y a une asymétrie sociale qui fait que cela ne fonctionnera pas.

Vous êtes optimiste?

Je suis le contraire de la chanson de Jacques Brel, où les bourgeois, plus ils deviennent vieux, plus ils deviennent bêtes. Il faut laisser de l’espoir aux nouvelles générations, avec laquelle je travaille beaucoup.

On vous dit à l’opposé des collapsologues. Cette définition vous convient-elle?

Oui. Il y a, d’un côté, les collapsologues et, de l’autre, les tenants du technologisme. Je suis au milieu, ce qui permet de parler aux deux. Jean-Pierre Dupuy a écrit Pour un catastrophisme éclairé. Cela me convient bien. Les gens n’apprennent que lorsqu’il y a des catastrophes. Peut-être la catastrophe est-elle trop grande et nos interventions trop tardives?