Politique

Johann Schneider-Ammann: «J’ai un téléphone rouge avec Pékin»

Au moment de quitter le Conseil fédéral, le ministre bernois raconte son plaisir à avoir défendu les intérêts de l’économie suisse et ses emplois, ainsi que la difficulté qu’il a éprouvée à gérer la collégialité gouvernementale. Sa fierté? Les relations étroites nouées avec la Chine

C’est l’heure du bilan pour le conseiller fédéral bernois et ministre de l’Economie Johann Schneider-Ammann. Diplômé de l’EPFZ, entrepreneur et membre du PLR, il avait rejoint le collège en novembre 2010. Il laisse, estime-t-il, une économie solide et innovatrice qui lui permettra de faire face aux prochains défis. Il revient aussi sur les accords de libre-échange qui ont été une priorité durant son mandat. Homme affable aux expressions lentes, il a répondu aux questions du Temps en français.

Partez-vous avec le sentiment du devoir accompli? Avez-vous eu du plaisir dans votre travail?

Ce serait prétentieux de ma part de parler de mission accomplie. On n’arrive jamais à atteindre tous ses objectifs. Je suis quand même heureux du résultat. Lorsque j’avais pris mes fonctions, le franc était presque à parité avec l’euro et notre industrie était en état de choc. J’avais commencé par visiter les entreprises et discuter avec mes anciens collègues, pour leur demander de ne surtout pas rendre les armes. Huit ans après, nous avons surmonté les difficultés. Aujourd’hui, les PME gagnent de l’argent, investissent dans l’outil industriel et nous avons le plein-emploi. Alors, oui, j’ai eu du plaisir à défendre l’économie et les places de travail.

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Quel a été le plus grand moment de votre mandat?

J’en ai plusieurs: l’audience avec le pape, la rencontre avec le président chinois Xi Jinping, à côté duquel j’ai passé toute une soirée. C’était aussi un grand moment que de regarder avec le président français François Hollande le match de football Paris Saint-Germain contre Barcelone sur un smartphone durant le dîner de gala lors de sa visite d’Etat à Berne. Cela dit, il y a aussi des moments pénibles lorsqu’on reçoit de mauvaises nouvelles. Par exemple la décision de l’Union européenne (UE) de nous mettre sur une liste grise sur la question de la fiscalité, ou de limiter notre participation à Horizon 2020. En fait, il n’y a pas de jour dans la vie d’un conseiller fédéral sans de grands moments ou sans de situations délicates ou difficiles.

Au début, c’était difficile pour un entrepreneur indépendant comme moi de comprendre ce collectif de sept collègues venant de cinq partis différents et d’avoir une vision d’ensemble claire

Y a-t-il quelque chose que vous auriez voulu faire différemment?

Un libéral par définition, c’est quelqu’un qui s’investit avec toutes ses forces pour atteindre son objectif. Mais lorsque j’ai pris mes fonctions, je me suis retrouvé tout à coup dans un environnement différent, où la tactique et la dissimulation sont monnaie courante. Je me suis demandé si j’allais y participer. Au début, c’était difficile pour un entrepreneur indépendant comme moi de comprendre ce collectif de sept collègues venant de cinq partis différents et d’avoir une vision d’ensemble claire. Après quelques mois à Berne, j’ai compris que je devais m’adapter un peu. Mais je suis toujours resté moi-même.

Quels sont vos projets pour l’avenir?

A présent, j’ai 66 ans. J’ai consacré quarante-cinq ans au travail. Je m’intéresse beaucoup à la blockchain et je pense à créer une start-up dans ce domaine. J’ai aussi une femme qui m’a accompagné durant cinquante ans. J’ai promis de lui consacrer beaucoup plus de temps.

Venons-en à votre dicastère. Vous venez de conclure un accord de libre-échange AELE-Indonésie. Pourquoi est-il important? Et comment vous êtes-vous réconcilié avec les producteurs suisses de colza, qui craignaient la concurrence de l’huile de palme importée à bas prix?

Je dois dire qu’il s’agit de l’une de mes plus grandes fiertés dans le domaine des accords commerciaux, l’autre étant celui avec la Chine. Cet accord nous ouvre la voie à un marché de 260 millions d’habitants, dont 40 millions appartenant à la classe moyenne avec un pouvoir d’achat croissant et qui aspirent à consommer des produits occidentaux. Le président indonésien en personne m’a demandé de motiver les investisseurs afin de favoriser l’accession de 40 millions de personnes supplémentaires à la classe moyenne. C’est tout de même la huitième puissance économique mondiale en termes de PIB. J’étais passablement préoccupé lorsque des parlementaires ont demandé par motion l’arrêt des négociations avec l’Indonésie. Depuis, ils ont compris que les producteurs de colza ne seront pas affectés et qu’il n’y aura pas d’effet de substitution. Ceux qui nous critiquaient hier nous félicitent aujourd’hui.

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Vous avez tout fait pour conclure un accord avec le Mercosur. Avez-vous échoué dans ce cas?

Non, ce n’est pas un échec. Les négociations, qui n’ont commencé que cette année, se poursuivent et la volonté de trouver un accord existe des deux côtés. Les élections brésiliennes ont freiné les travaux, mais nous sommes de retour sur le terrain. J’attends un résultat positif pour 2020, en partant du principe que l’UE signerait un accord en 2019.

Qu’en est-il du projet d’ALE avec les Etats-Unis?

Je reste en fonction six semaines et je vais encore me rendre aux Etats-Unis. Je vais tenter de définir un cadre de négociations. Cette fois-ci, l’initiative revient aux Américains, plus particulièrement à l’ambassadeur américain à Berne. Je serais heureux si je pouvais revenir avec un résultat.

L’agriculture a sans doute été un des sujets les plus difficiles de mon mandat

Qu’il s’agisse de l’Indonésie, du Mercosur ou des Etats-Unis, l’agriculture suisse se sent menacée. Sa crainte n’est-elle pas justifiée?

L’agriculture a sans doute été un des sujets les plus difficiles de mon mandat. En matière d’OGM ou de viande aux hormones, nous avons une réglementation stricte, non remise en cause par les accords de libre-échange. La population en a quand même peur, ce qui fait qu’il n’y a pas de marché en Suisse pour ces produits. Je crois au dialogue avec les paysans. Notre économie a besoin des accords de libre-échange et pour que nous puissions les obtenir, les paysans doivent être prêts à discuter sur la protection accordée à l’agriculture suisse. Les relations personnelles comptent aussi. Le 1er Août de cette année, Markus Ritter, le président de l’Union suisse des paysans, et moi-même, nous étions à la même fête. On a fini par entonner ensemble des chants de notre jeunesse. Cela a permis de renouer le dialogue après un début d’année plutôt rude. Depuis, nous sommes beaucoup plus à l’aise dans nos discussions. Par ailleurs, j’ai invité des agriculteurs à m’accompagner pour visiter les pays du Mercosur. Ils ont vu les réalités sur le terrain et à la fin, nous avons même organisé un point de presse commun.

Vous avez évoqué plus tôt l’ALE avec la Chine. Vous êtes apparemment très satisfait…

La Chine est un marché en croissance. Nos exportations augmentent de plus de 10% par année. Ce résultat dit tout. Ce qui compte, en plus, c’est le lien direct que j’ai avec mon homologue chinois. Nous avons un téléphone rouge que j’ai utilisé à deux occasions. Le problème soulevé a été aisément résolu grâce à l’intervention rapide du ministre. Un ministre du Commerce d’un pays voisin s’est plaint récemment de ne pas disposer de téléphone rouge avec Pékin.

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On voit que la Suisse accorde beaucoup d’importance aux ALE. Pourtant, une étude du Secrétariat d’Etat à l’économie montre qu’ils ont des limites…

Mais il y a toutes sortes de rapports, y compris favorables. Parfois, un rapport met en exergue uniquement certaines particularités. Pour ma part, je base mon jugement sur des faits. Je viens de rencontrer un entrepreneur lucernois qui m’a félicité pour l’ALE avec la Chine; en deux ans, il a réalisé un chiffre d’affaires qu’il espérait sur dix ans.

Dans quel état laissez-vous l’économie suisse?

Je suis persuadé que la combinaison innovation et plein-emploi forme une base solide pour faire face à l’avenir. Pendant huit ans, nous avons mené une politique économique solide et libérale: les résultats sont là aujourd’hui. L’autre axe, c’est la loi sur le marché du travail. Il est devenu l’un de nos atouts par rapport aux pays voisins. Aujourd’hui, l’économie suisse est très compétitive.

Comment se passe la transition numérique? Vous vous êtes beaucoup engagé en la matière.

Nous sommes en train de rattraper notre retard. Nous n’avions pas compris que le train de la numérisation avait démarré. A présent, nous sommes à nouveau dans le coup. Le mot d’ordre est de renforcer toutes les activités dans ce domaine. Nous sommes parmi ceux qui comprennent le potentiel de la blockchain. Il faut qu’on en tire les bénéfices. Je ne participe à aucun forum sans mentionner la nécessité de numériser notre économie. Les Allemands ou les Français sont en train de mettre des structures bureaucratiques pour exploiter cette filière. Pour notre part, nous rassemblons les talents à tous les niveaux dans ce domaine. Nous voulons aussi être pratiques. Le résultat est payant.

Quels sont vos rapports avec le président américain Donald Trump? Vous l’avez rencontré une fois et vous lui avez aussi adressé des courriers, notamment pour demander que les Etats-Unis exemptent la Suisse de la surtaxe sur l’acier.

Il y a sur mon bureau à mon domicile une lettre personnelle de la part du président américain. Il me remercie pour le soutien et l’accueil que nous lui avons faits en janvier lorsqu’il est venu en Suisse pour participer au Forum de Davos. C’est une forte personnalité qui ne se laisse pas impressionner par la critique. Je l’ai rencontré pendant quarante-cinq minutes à Davos, en compagnie du président de la Confédération Alain Berset et du conseiller fédéral Ignazio Cassis. Auparavant, en tant que président de la Confédération, je l’ai eu au téléphone pour le féliciter pour son élection. En ce qui concerne l’acier et l’aluminium, la Suisse a officiellement déposé une demande d’exemption de la surtaxe. Cette demande est restée sans réponse. Si je rencontrais Monsieur Trump demain, je lui demanderais encore une fois de corriger ses décisions à notre égard.

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Quels sont vos rapports avec Bruxelles? Le dossier européen est au point mort; est-ce un danger pour les exportateurs suisses?

Pendant mon année présidentielle, j’ai rencontré à plusieurs reprises Jean-Claude Juncker pour m’engager pour les intérêts de notre pays. Aujourd’hui, je lui demanderais toujours de se montrer plus généreux et d’accepter ce qui est faisable pour un petit pays comme le nôtre. Je lui rappellerais aussi que la Suisse a contribué au développement de l’Europe.

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