John Bennett gère avec maestria le fonds GAM Star Europe depuis plus de dix ans, prenant souvent le contre-pied de l'opinion générale et n'hésitant pas à s'éloigner des indices de référence. Ainsi aujourd'hui les grands groupes d'énergie représentent plus de 22% de son portefeuille. Son savoir-faire se lit à travers une performance annuelle de 2,78% ces cinq dernières années alors que l'indice des actions européennes, le MSCI Europe, s'est replié de 2,82% par an. Convaincu très tôt de l'excès d'offre dans la high-tech, il s'est fait une réputation d'investisseur dans les titres dits de «valeur», avec une optique à long terme, soit environ cinq ans. Il préfère des actions ennuyeuses qui s'apprécient, à l'image des pétrolières ou de Tate & Lyle (produits de consommation courante), aux titres à la mode qui baissent, ou qu'il estime surévalués, comme la medtech. Une autre règle qu'il s'impose: il n'investit que dans des secteurs qu'il connaît bien. «J'évite les réassureurs parce que je ne comprends pas le business, leur cycle et parce que mes investissements passés n'ont pas été des succès», déclare-t-il dans une interview avec Le Temps. Il en va de même de la biotech.

Le Temps: Toutes les études montrent qu'une forte hausse du prix du pétrole se traduit ensuite par une baisse des actions. Dès lors faut-il vendre ses titres aujourd'hui?

John Bennett: Je conseillerais plutôt d'attendre la baisse de 2005 avant d'acheter. Mes craintes ne se limitent de loin pas au pétrole. Je m'attends en effet à une récession l'année prochaine aux Etats-Unis et à une baisse des taux par la Fed. Par contre, à long terme, je suis positif sur les actions européennes. Mais si vous achetez aujourd'hui, vous risquez de perdre de l'argent en 2005 à cause des Etats-Unis. Si les actions américaines perdent 20 à 30%, les Bourses européennes ne seront pas épargnées.

– Les graves difficultés de Fannie Mae, l'agence américaine qui garantit les crédits hypothécaires, représentent-elles un risque systémique?

– Fannie Mae représente l'épicentre de la bulle du crédit. Pour moi, c'est un risque systémique pour les marchés financiers.

– Qu'est-ce qui motive votre optimisme sur l'économie européenne?

– Ce sont les changements qui interviennent au sein des entreprises, enfin décidées à restructurer. Et aussi l'orientation des politiques économiques, sur le plan fiscal et en matière de flexibilité accrue du marché du travail.

– Politiquement, d'où percevez-vous une forte volonté de réformes?

– Les politiciens n'ont tout simplement pas le choix. Leurs incitations les amènent à augmenter le poids de l'Etat, sauf quand une crise survient. Or quand l'Allemagne verse 1300 milliards d'euros en Allemagne de l'Est sans aucun rendement, on peut parler de crise. En plus, ce n'est pas l'Europe de l'Est qui s'adaptera aux modèles allemand et français, mais le contraire.

– Vous sortez souvent du consensus, mais votre opinion négative sur la Bourse en 2005 n'est-elle pas partagée par trop de stratégistes?

– Effectivement. Cependant, l'attente d'une récession américaine n'est pas très répandue. Et c'est encore moins populaire, y compris auprès des Européens, d'être haussier sur l'Europe. Or pour moi l'opportunité est séculaire. Dans une optique de quelques années, l'Europe est un achat pour l'investisseur, d'autant que la décote des actions européennes par rapport aux américaines atteint 20-30%.

– Vous avez beaucoup de titres pétroliers. Prenez-vous vos bénéfices actuellement?

– Non, je n'ai investi dans le pétrole qu'en automne 2003. La surperformance des pétrolières n'a démarré que cet été. Si le cours du baril recule, ce sera l'occasion d'accroître nos positions. Les grands groupes, sous-évalués de 20 à 30%, n'ont presque pas progressé cette année. La hausse durera encore longtemps, également en termes absolus. Les «majors» escomptent un baril à 26-28 dollars. S'il baisse à 30-35 dollars, les titres auront un bon potentiel.

– Quelles situations de retournement, l'un de vos domaines d'expertise, identifiez-vous actuellement?

– J'apprécie effectivement les sociétés qui ont dans le passé détruit de valeur et celles qui vivent des changements de tendance. Je citerai Royal Dutch, certaines banques allemandes, Deutsche Bank, Hypo Vereinsbank, Postbank, Fiat et des valeurs high-tech.

– Trouvez-vous de la valeur dans la high-tech?

– Pour la première fois depuis des années, nous avons investi ces trois dernières semaines dans des groupes high-tech européens, Cap Gemini, Getronics et Philips. Mais je ne m'attends pas à des gains substantiels ces deux prochaines années.