conflit fiscal

Le jour où Credit Suisse a ordonné de fuir l’Amérique

Deux ex-employés de Credit Suisse relatent une réunion clé organisée par la banque le 5 janvier 2009. Ordre est alors donné aux cadres de «faire le ménage» dans la clientèle américaine. Plusieurs d’entre eux sont aujourd’hui toujours dans le collimateur de la justice américaine

Les «nettoyeurs» des comptes américains témoignent

Conflit fiscal Deux ex-employés de Credit Suisse relatent une réunion clé du 5 janvier 2009

Ordre est donné de «faire le ménage» dans la clientèle d’outre-Atlantique

Une réunion organisée le 5 janvier 2009 au siège de Credit Suisse par l’un des onze membres du conseil de direction éclaire la connaissance qu’ont eue ses plus hauts dirigeants de l’existence d’une clientèle américaine n’ayant pas déclaré ses comptes au fisc. Deux participants racontent comment ils se virent alors ordonner de clôturer ces comptes. Six ans plus tard, face au Sénat américain, la banque dira que ces clients étaient traités par une poignée d’employés sans scrupule. «Nous regrettons profondément qu’il se soit avéré que certains banquiers privés de Credit Suisse avaient violé la loi américaine avant 2009» énoncera, le 26 février 2014, Brady Dougan, face aux sénateurs Levin et McCain. Des employés qui se sont «évertués à cacher leur mauvaise conduite à leur management», poursuivra le patron de la banque. «Comme nous l’avons appris plus tard, certains de nos banquiers avaient violé les lois américaines», renchérira, à ses côtés, Romeo Cerutti, son directeur juridique.

Alors chef juriste de la gestion de fortune, ce dernier était présent à la réunion du 5 janvier 2009. Il accompagnait le grand patron du private banking d’alors, Walter Berchtold. L’invitation avait été envoyée un mois plus tôt par un courriel intitulé «Must attend meeting». Selon le récit des deux participants, une quinzaine de personnes sont présentes le jour dit dans un bâtiment jouxtant le siège de la Paradeplatz. Dépendant du desk SALN, tous s’occupent de clients américains. Plusieurs sont aujourd’hui inculpés par la justice américaine. La responsable zurichoise d’une dizaine de personnes travaillant encore avec des clients américains n’ayant pas déclaré leur compte au fisc est alors présente. Son homologue genevois est là aussi. Egalement présent, leur supérieur direct – qui chapeaute toute l’activité en Amérique du Nord – ainsi que le chef du bureau new-yorkais – le «rep’office». La demi-journée commence par un lunch à l’ambiance lourde. Une première session est prévue à 13h30. Une seconde a lieu de 15h30 à 16h30 avec le boss.

Walter Berchtold prévient d’emblée. La banque ne veut plus un client américain dont le compte n’est pas déclaré. Credit Suisse ne peut se permettre d’essuyer une amende similaire au milliard de dollars qui menace alors UBS. Toutes les rumeurs entourent alors la sanction qu’écopera cette dernière, dans le collimateur de Washington depuis l’été 2008. Elle finira par payer 780 millions le 18 février 2009. Celui qui fut un temps pressenti comme le futur patron de Credit Suisse insiste: «Pas question de mettre à terre vingt ans de travail», il faut tout arrêter. Walter Berchtold donne la feuille de route pour se défaire de cette clientèle américaine ne déclarant pas ses comptes. Des clients mis dehors pourraient se révolter, lance un participant. Le patron répond que les cadres «seront évalués» d’après leur capacité à gérer ce type de problème. Il donne jusqu’au mois d’avril 2010 pour «faire le ménage».

Face aux élus américains, Romeo Cerutti résumait déjà la stratégie de la banque à cette époque. «Moins d’une semaine après» le rapport parlementaire américain incendiaire contre UBS de juillet 2008, «nous avions décidé de ne pas reprendre les clients» quittant cette banque, expliquait-il. «Nous avions également décidé d’identifier puis de clôturer les comptes de contribuables américains dont la régularité fiscale n’était – ou ne pouvait être – établie», ajoutait le directeur juridique, faisant implicitement écho aux décisions annoncées aux troupes le 5 janvier 2009.

Un mois après cette réunion, les premiers employés de ces équipes ont reçu une lettre annonçant que la banque se séparerait d’eux si elle ne trouvait pas d’autre poste à pourvoir. Les derniers sont partis un an plus tard, après avoir «tout nettoyé», relate l’un d’eux. «Une mission terrible, on connaissait certains clients depuis des années», se souvient un autre. Ils recevront un bonus pour ce nettoyage. Et seront mis à pied début 2010. Leur grand patron, Walter Berchtold, sera, lui, discrètement mis de côté en 2011 – un poste honorifique de «président» du private banking étant créé. En avril 2012, Sonntag assurait qu’il avait réussi à négocier son immunité avec les Etats-Unis. Il a quitté la banque quelques mois plus tard. «On ne saura jamais ce qu’il a livré pour ne pas être inquiété», souffle un ex-employé.

«Pas question de mettre à terre vingt ans d’efforts dans le private banking», tonneWalter Berchtold

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