Pour les journalistes économiques, la crise provoquée par la pandémie de Covid-19 représente une expérience hors du commun, un événement qui marquera indubitablement leur carrière et un gisement d’histoires à raconter à leurs petits-enfants. Mais avant d’en arriver là, il faut déjà rendre compte du présent pour les lecteurs. Suivre les développements de l’épidémie et leurs conséquences sur la finance et l’économie, les décortiquer, les analyser depuis notre confinement.

Comment fait-on? Un réflexe de journaliste économique consiste à identifier des épisodes similaires dans le passé, pour chercher des points communs avec la situation actuelle. Les crises ne manquent pas dans l’histoire économique, même si l’on s’en tient aux plus sévères sur les cent dernières années. Celle de 1929 fait figure de modèle concernant les erreurs à ne pas commettre lorsqu’on est investisseur ou politicien, par exemple.

Mais, pour reprendre un dicton boursier, «cette fois, c’est différent». Cette phrase est généralement utilisée par les vendeurs de produits d’investissement lorsqu’un client potentiel a peur qu’une expérience passée douloureuse ne se produise à nouveau. En l’occurrence, cette fois, la crise est vraiment différente du dernier cataclysme financier: la crise financière de 2008.

Au sein de la rubrique économique du Temps, nous sommes tous suffisamment âgés pour avoir vécu le krach de 2008 en tant que journalistes. Et tous suffisamment jeunes pour nous en souvenir.

Pas comme en 2008

A la différence de 2008, l’origine du krach est cette fois parfaitement identifiée: le coronavirus, apparu en Chine fin décembre et en pleine progression des deux côtés de l’Atlantique. En 2007-2008, il avait fallu du temps avant de comprendre pourquoi les grandes banques avaient soudain cessé de se prêter de l'argent entre elles. A l’époque, même les analystes les plus calés semblaient désemparés pour expliquer pourquoi les marchés se grippaient complètement.

Le mot «subprime» est apparu pour la première fois en février 2007 dans les pages du Temps, dans un article qui décrivait ces prêts de mauvaise qualité comme le «talon d’Achille» du marché immobilier américain. On saisira bien plus tard l’ampleur des dégâts que provoqueront les produits financiers complexes basés sur les subprimes.

Depuis début 2020, les mécanismes de transmission de la crise sont également très visibles. La propagation du coronavirus a provoqué la fermeture des usines chinoises et le confinement de la population, d’abord en Chine puis dans le reste du monde. Soit un choc de l’offre (la production est arrêtée) accompagné d’un choc sur la demande (les gens consomment beaucoup moins). Moteur économique au point mort. L’un des enjeux – et qui explique les interventions à coups de milliers de milliards des banques centrales – reste néanmoins d’éviter que cette crise sanitaire ne se transforme en crise financière.

En 2008, tout était parti de montages financiers complexes liés à l’immobilier, qui avaient contaminé les banques, elles-mêmes réduisant ensuite drastiquement leurs financements aux entreprises. Avec pour conséquence une récession, là aussi, mais qui s’est diffusée plus lentement que l’actuelle, plus rapide, plus brutale, et qui touche tous les secteurs.

Obsolète avant d’avoir été écrit

Alors comment couvre-t-on cet épisode économico-financier? On observe la propagation de la crise, à travers la propagation de l’épidémie. On décrit comment les différents secteurs sont touchés, les réponses apportées par les pouvoirs publics. C’est l’actualité forte de ces derniers jours, avec le package de 42 milliards débloqué par la Confédération pour soutenir les entreprises, l’helicopter money aux Etats-Unis et les plans de soutien lancés un peu partout en Occident. Demain? On tentera d’évaluer les dégâts sur l’économie et les individus, les façons dont l’argent injecté dans le système sera récupéré (ou pas).

La richesse de cette actualité économique fait que nous devons nous battre pour avoir de la place dans la version imprimée du Temps. En outre, tout se passe tellement vite que certains sujets deviennent obsolètes avant même d’avoir été traités. Pour reprendre un autre dicton financier d’actualité, «on ne devrait jamais gâcher une bonne crise». C’est ce que nous essayons de faire à la rubrique économique.