Bonus, primes, gratifications de fin d'année, individualisation des salaires, parts variables… Les banques pratiquent une politique salariale de plus en plus opaque. Finies les hausses généralisées avec compensation du renchérissement pour tout le monde, terminées les négociations nationales entre partenaires sociaux: les discussions ont lieu établissement par établissement. Chaque banque développe son propre système plus ou moins sophistiqué. Mais cela ne va pas sans poser quelques questions. «Il y a des employés de banque qui, depuis au moins quatre ans, n'ont plus vu la moindre augmentation de leur salaire fixe contractuel. D'après ce que nous disent nos membres, nous estimons que 5% à 15% du personnel est dans ce cas», explique Mary-France Goy, secrétaire centrale de l'Association suisse des employés de banque (ASEB, 17 000 membres).

Exemple: suite aux négociations de l'automne passé, l'ASEB chiffre la hausse moyenne des salaires pour 2001 à 3% (de la masse salariale). Elle sera distribuée au mérite: certains toucheront davantage, d'autres moins et quelques-uns rien du tout. La dernière enquête du syndicat montre que 42% du personnel des banques n'a rien vu venir en 1997.

Attention, cela ne signifie pas que ces personnes n'ont connu aucune amélioration financière. Elles peuvent très bien avoir gagné des bonus ou des primes. Mais cette part variable du salaire, sur laquelle l'ASEB n'a aucune prise puisqu'elle n'est pas négociée, n'est pas toujours soumise au deuxième pilier. D'où l'engrenage: les salaires fixes couverts par la prévoyance professionnelle stagnent, donc les cotisations versées aux caisses de pension n'augmentent plus. «A terme, cela pourrait causer un trou dans le financement des prestations», craint Mary-France Goy qui tire la sonnette d'alarme.

La flexibilisation des salaires

Du côté des banquiers, on relativise. Directeur des ressources humaines à la Banque Cantonale Vaudoise (BCV), Eric Muller conteste l'affirmation syndicale. «Il n'y a certes plus d'augmentations automatiques, mais les salaires fixes ne stagnent pas», dit-il. Pour 2001, une hausse de 3,75% de la masse salariale est accordée dès le 1er janvier. «Elle est répartie au mérite. La grande majorité de nos collaborateurs touchera une augmentation. Certains n'en bénéficieront pas, mais en général ce sont des personnes qui, vu leurs fonctions, gagnent des salaires plutôt élevés», précise-t-il. L'année dernière, 150 à 200 employés de la BCV (sur 2000 postes à plein temps) n'ont pas eu droit aux augmentations. Ce système est complété par une part variable du salaire, qui dépend des performances individuelles et des résultats financiers de la banque. «La quasi-totalité de nos salariés en profite, indique Eric Muller. Comme cette part peut être importante pour les cadres supérieurs, nous avons créé en mars 2000 une caisse de pension complémentaire qui la couvre. Actuellement, 10% à 15% de notre personnel y est assuré.»

A UBS (30 000 employés en Suisse), les augmentations sont également attribuées au mérite. Durant les trois dernières années, elles ont atteint 2,2%, 1,5% et 2,9% de la masse salariale. «La grande majorité de nos collaborateurs en a profité», assure Paul Hayoz, responsable des ressources humaines en Suisse romande. UBS verse en plus un bonus (en argent ou en actions) selon les résultats de l'entreprise et des individus. Combien? «Nous ne le communiquons pas. Il peut aller jusqu'à plusieurs salaires mensuels. Environ 90% de nos employés le recevront cette année.» Lorsque le bonus est payé en argent et qu'il dépasse 3000 francs, il est assuré par la caisse de pension de la banque afin, justement, d'éviter le problème évoqué par l'ASEB.

Le Credit Suisse Group (CSG), avec ses 30 000 salariés en Suisse, connaît aussi le salaire fixe et la part variable. Ces trois dernières années, la partie fixe a augmenté de 1,2%, 2% et 3,5% (2,7% pour les catégories les plus élevées) de la masse salariale. Là encore, selon le mérite individuel, ce qui implique que certains n'ont rien vu. «Peut-être 30% de notre personnel en moyenne n'a pas reçu de hausse ces deux dernières années. La proportion change d'une fois à l'autre et ce ne sont pas toujours les mêmes personnes», explique Urs Hofmann, le directeur des ressources humaines de Credit Suisse Financial Services. Concernant la part variable, en l'occurrence un bonus versé en fonction du bénéfice du groupe et des performances de chacun, la couverture prévoyance professionnelle a été introduite le 1er janvier de cette année. Elle assure la fraction du bonus comprise entre 5000 et 250 000 francs. «Chaque collaborateur est susceptible de gagner un bonus s'il atteint les objectifs fixés. En gros, 80% du personnel en bénéficie. Ainsi, on peut augmenter ou réduire les rémunérations en fonction des résultats sans toucher au salaire fixe», précise Urs Hofmann.

Statut ambigu

Quel que soit le régime, le système de rémunération dans les banques a été partout flexibilisé. L'individualisation est désormais généralisée; les hausses salariales passent en grande partie par les bonus, primes et autres gratifications. Une tendance qui s'observe aussi dans d'autres branches économiques. Or le statut de cette part variable du salaire demeure flou. Relève-t-elle de la rémunération normale et, à ce titre, est-elle soumise aux cotisations sociales? «Si la rémunération contient une part variable importante, déterminante pour la conclusion du contrat de travail, on peut alors considérer qu'elle fait partie du salaire. Dans ce cas, elle devrait être soumise à l'ensemble des cotisations sociales, deuxième pilier compris. La jurisprudence évolue lentement dans ce sens, malgré l'opposition des employeurs», résume Werner Gautschi, juriste et président de la section neuchâteloise de l'ASEB. Celle-ci exige maintenant que toutes les banques assurent la part variable des salaires à la prévoyance professionnelle.

Au fait, sur les 65000 personnes prenant chaque année leur retraite en Suisse, combien y en a-t-il sans caisse de pension? On ne le sait pas, faute de données suffisamment précises. Mais ce que l'on sait, c'est qu'un actif sur quatre ne paie aujourd'hui aucune cotisation au deuxième pilier pour cause de salaire inférieur à la limite légale, soit 24 120 francs par an.