Non coupable. L’ancien directeur adjoint de la Boutyrka, prison moscovite tristement célèbre, où le juriste Sergueï Magnitski avait été incarcéré avant d’y mourir en 2009, ne sera pas condamné pour négligence. Officiellement décédé d’une crise cardiaque, l’avocat fiscaliste russe aurait, selon ses défenseurs, été privé de soins en prison avant d’être battu à mort.

Le fait divers prend des tournures de crise diplomatique. Vendredi, en promulguant une loi interdisant l’adoption d’enfants russes aux Etats-Unis, le président Poutine semblait répondre à l’interdiction d’entrée, sur le sol américain, d’une soixantaine de responsables russes accusés d’être liés à la disparition de l’expert fiscal.

Longtemps, l’affaire semblait devoir rester cantonnée aux règlements de comptes émaillant le monde des affaires moscovite. Elle impliquait principalement Hermitage Capital, le fonds d’investissement que conseillait Sergueï Magnitski. Interdit de retour sur le territoire russe depuis 2005, William Browder, cofondateur de cette société – avec le banquier Edmond Safra – reste le personnage central du dossier. Il soutient avoir mis au jour en 2007 – grâce au travail de Sergueï Mag­nitski – les dessous d’une vaste machination ayant conduit à une fraude fiscale de 230 millions de dollars, orchestrée par des responsables de la police et des autorités fiscales moscovites. Une partie de l’argent détourné aurait fini chez Credit Suisse. Un versant helvétique sur lequel le Ministère public de la Confédération enquête depuis 2011. Et dont un témoin clé, Alexander Perepilichny, a été retrouvé mort devant son domicile britannique en novembre.

Une disparition jugée «hautement suspecte» par William Browder, qui dit attendre le résultat des analyses toxicologiques. Questionné sur sa propre sécurité, ce dernier dit avoir «reçu plus de dix menaces de mort provenant de Russie» depuis le début de l’affaire.

Joint vendredi par téléphone afin de livrer son regard sur l’ampleur prise par cette affaire, l’ancien trader de Salomon Brothers, arrivé à Moscou en 1996 pour gérer ce qui allait devenir le plus gros fonds d’investissement étranger en Russie, ne se dit «guère surpris». Sauf sur un point: «L’extrémité jusqu’à laquelle la présidence russe est prête à aller pour protéger les auteurs de cette escroquerie et des meurtres qui y sont liés.» A ses yeux, cela s’expliquerait par le fait que «certains des bénéficiaires de [cette] fraude figurent au plus haut niveau du cabinet présidentiel». Il n’hésite pas à comparer cette affaire à celle du Watergate aux Etats-Unis, en 1972: à l’époque, «le véritable scandale ne tenait pas au cambriolage de l’immeuble [du siège du Parti démocrate], mais à la façon dont la présidence [Nixon] avait couvert l’affaire».

Installé à Londres, le financier britannique de quarante-huit ans livre une bataille légale tous azimuts – doublée d’une intense campagne de lobbying et de relations publiques – pour «rendre justice à Sergueï Magnitski». La motivation profonde de ce combat? «L’ordre de vos priorités bascule lorsque vous découvrez que quelqu’un, avec qui vous avez travaillé des années durant, a été pris en otage, torturé et tué en prison», explique-t-il.

Sur les 230 millions de dollars détournés, «nous avons identifié 135 millions dans huit pays, où des poursuites sont engagées», énonce-t-il. Ces procédures tendent à «rendre la situation impossible pour l’administration Poutine: plus Moscou décide de sanctions, et plus cela braque les [autres] gouvernements». Le financier espère ainsi que des gels de fonds et des interdictions de visas «seront adoptées au niveau de l’Union européenne, dans les douze prochains mois».

Petit-fils du responsable du Parti communiste aux Etats-Unis dans les années 1920, William Browder est lui-même poursuivi en Russie pour fraude fiscale. La procédure vise également Sergueï Magnitski, dont le procès – post mortem – doit avoir lieu le 28 janvier. «Ces poursuites sont intentées par les mêmes personnes qui nous ont expropriés de notre société à Moscou, avant d’organiser le détournement de 230 millions de dollars revenant au fisc [russe]», dénonce le financier britannique. A ses yeux, ce procès n’aurait qu’un unique but de «relations publiques» en Russie.

«Certains des bénéficiaires de [cette] fraude figurent au plus haut niveau du cabinet présidentiel»