L'époque des images d'Epinal touche peut-être à sa fin aux Etats-Unis. Traiter les analystes de l'ère glorieuse des nouvelles technologies de pourris et réclamer des dommages, c'est bien, mais insuffisant. Il faut fournir des preuves solides.

C'est en substance ce qu'a énoncé le juge Milton Pollack mardi à New York. Il a débouté des investisseurs qui accusaient Merrill Lynch d'avoir publié des analyses tronquées sur deux sociétés Internet, 24/7 Real Media et Interliant, entraînant de fortes pertes boursières. En parallèle, un autre juge a aussi rejeté des accusations similaires de plaignants, qui s'estimaient victimes d'études provenant de Goldman Sachs, Morgan Stanley et Credit Suisse First Boston sur la société Covad Communications. Ces trois ex-stars de la cote, qui valaient plusieurs dizaines de dollars à la fin des années 1990, se traitent aujourd'hui en dessous de un dollar. Dans ces deux affaires, estiment les juges, les plaignants n'ont pas réussi à démontrer la malhonnêteté des banques.

Ces décisions interviennent deux mois après l'accord définitif conclu entre la Securities and Exchange Commission (SEC), gendarme boursier américain, le procureur Eliot Spitzer et dix firmes de Wall Street, qui se sont engagées à payer une amende de 900 millions de dollars (1,209 milliard de francs) et à en verser 500 autres pour financer des services de recherche indépendants. Cependant, le fruit de cette négociation ne mettait pas les banques d'affaires à l'abri d'une multitude de procédures collectives (class action) que des actionnaires lésés ont engagées.

Mais les jugements de cette semaine soulagent Wall Street. Les Bourses ont d'ailleurs salué l'événement, les banques concernées gagnant jusqu'à 6%, comme Credit Suisse Group. Bien qu'il n'y ait pas de consensus sur la question, plusieurs commentateurs estiment que la résolution de litiges pendants pourrait être influencée par ces décisions, surtout par l'affaire Merrill Lynch, plus étayée. David Trone, analyste chez Prudiential Securities, s'attend même à un retrait d'autres plaintes. Steven Toll, qui représente les intérêts des plaignants contre Merrill Lynch, ne l'entend évidemment pas de cette façon. Il envisage soit de faire recours, soit de demander au juge de reconsidérer sa position.

Au vu du ton très virulent de Milton Pollack, on imagine mal qu'il change d'avis. Le privilège de l'âge, 96 ans, lui donne sans doute droit de traiter les accusateurs de «spéculateurs qui connaissaient ou auraient dû connaître les risques injustifiés qu'ils prenaient» en jouant à la «roulette russe», et qui «espèrent faire de la législation une assurance gratuite pour les spéculateurs».

On est bien loin de l'image de justicier d'Eliot Spitzer qui, à l'image de son prédécesseur Rudolph Giuliani dans l'affaire de la Cosa Nostra new-yorkaise, s'est fait un nom en dénonçant la corruption de Wall Street au nom de la défense des petits actionnaires. Pourtant, sur le fond, rien n'indique que le procureur et le juge Pollack divergent tant. D'abord, relève l'avocat d'affaires Carlo Lombardini, on peut imaginer que le vieux magistrat a estimé la punition infligée par Eliot Spitzer et la SEC suffisante. Mais surtout – bien que le cas soit particulièrement délicat puisque l'analyste très contesté de Merrill Henry Blodget, nommément accusé, sort renforcé de cette affaire –, Milton Pollack ne blanchit pas les banques.

Il se borne à relever que les plaignants devaient connaître les risques encourus et qu'ils n'ont pas apporté de preuves suffisantes à leurs allégations. Et conclut que la loi fédérale pénalise les faux comptes rendus mais non les opinions. Cet avis ne convainc pas Carlo Lombardini: «Il est normal que les investisseurs ne récupèrent pas toutes leurs pertes. Mais certaines banques se sont mal comportées et portent une part de responsabilité. La vraie question à se poser est: pourquoi les autorités de surveillance n'ont-elles pas réagi avant l'éclatement de la bulle spéculative pour protéger l'argent des petits épargnants?»