Des banques genevoises sont au cœur de la faillite présentée comme étant l’une des plus importantes de l’histoire de la Norvège, a appris Le Temps la semaine dernière. Dans le royaume scandinave, l’affaire, caractérisée par de nombreux procès, défraie la chronique depuis 2010, date à laquelle la société Thule Drilling, active dans la construction et la vente de plateformes pétrolières, a déposé bilan. Coup de grâce à l’origine de son démantèlement: le détournement de 6 millions de dollars début 2008, déposés chez Julius Baer à Genève, puis dispersés au gré d’achats de titres ou de métaux précieux, de retraits et de virements, notamment à UBS Genève, EFG Bank à Zurich et BSI à Genève. De sorte que la grande majorité de cet argent finit par s’évaporer dans la nature. Un sixième des montants détournés a pu être séquestré par la justice du bout du lac et est en cours de restitution à la masse en faillite de Thule Drilling.

Auteur central du scandale: Hans Eirik Olav, tour à tour directeur exécutif, membre et président du conseil d’administration de la société pétrolière norvégienne. Celui-ci s’est frauduleusement enrichi à hauteur de plus de 4 millions de dollars dans l’affaire, montant dont il aurait utilisé une partie pour s’offrir notamment un bateau et une lithographie de Munch, tous deux payés en espèces, selon les médias norvégiens.

A ce personnage s’ajoute R. L., un ressortissant américain complice de Hans Eirik Olav, poursuivi puis condamné par la justice genevoise. Supposé consultant pour Thule Drilling dans le Golfe, pour un salaire mensuel de plus de 30 000 dollars, il a au surplus perçu l’équivalent de 2,35 millions de dollars, soustraits à Thule Drilling. A noter que ses fonds illégaux, détenus dans les coffres du bout du lac, n’avaient pas été déclarés dans son pays.

Autre acteur impliqué: H. O. E., un intermédiaire financier. Ce gérant externe, travaillant à l’époque pour Profilgest à Genève et par la suite recruté chez Credit Suisse à Londres, a dernièrement été incriminé dans un vaste scandale immobilier au cœur du quartier d’affaires de la City (Canary Wharf). Voilà pour le décor.

Le volet genevois de l’enquête Thule Drilling a débuté à l’été 2011. Soit environ trois ans après le détournement de 6 millions de dollars. Le Ministère public est alors alerté, par un intermédiaire financier (le cabinet d’avocat Claude Tournaire), de «mouvements suspects» concernant le compte Julius Baer de la société Strategic Alliances Corporation (SAC), inscrite aux îles Vierges britanniques et géré jusqu’en 2009 par Profilgest. Le parquet genevois ouvre donc une procédure pénale. L’élément déclencheur? Des articles de presse faisant état des déboires de Hans Eirik Olav en Norvège. L’individu est l’un des ayants droit de SAC, entité ayant servi de pierre angulaire pour la fraude.

«La coopération judiciaire avec Oslo a été exemplaire», résume le procureur Claudio Mascotto. Mais les schémas pour escamoter les fonds volés s’avèrent complexes. Et l’implication tardive de la justice genevoise ne permet pas de retrouver l’intégralité des sommes détournées. Tant et si bien que seul le solde d’environ un million de dollars [ndlr: valeur aujourd’hui revue à près de 700 000 francs, car détenue en métaux précieux] a pu être séquestré à Genève et est en voie d’être restitué à la masse en faillite de Thule Drilling. Le montant était entreposé sur un compte de la BSI au nom de R. L., lequel avait aidé son acolyte Hans Eirik Olav à ouvrir des comptes en Suisse et à ventiler le produit de leur forfait. Bilan: l’auteur principal de la faillite de Thule Drilling, Hans Eirik Olav, a été condamné en janvier dernier à 4 ans de prison et à 6 millions de dollars pour gestion déloyale aggravée et blanchiment d’argent. Son cas est actuellement traité en appel. R. L. a quant à lui fait l’objet d’une procédure pénale à Genève. Il a été condamné, le 16 juillet dernier, pour abus de confiance et blanchiment d’argent. Ses agissements l’exposent à présent aux prétentions civiles de Thule Drilling.

Toutefois, le rôle et les responsabilités du gérant externe Profilgest restent à éclaircir. «Cette société a transféré 1,5 million de dollars de SAC sur un compte à son nom en Norvège», relève Me Pierre Bydzovsky, avocat genevois défendant les intérêts de la société en liquidation. La priorité suivante consiste à comprendre ce qu’il est advenu de cette somme. «Je m’étonne par ailleurs de la légèreté des contrôles internes de Profilgest en matière de blanchiment. Le détournement des fonds appartenant à Thule Drilling était grossier [ndlr: ouverture de compte basée sur des rumeurs de vente actionnariale, sans qu’aucune garantie ou justificatif ne soit demandé]. Plus particulièrement, le fait que l’un des deux ayants droit du compte était un administrateur de la société norvégienne aurait dû inciter Profilgest à s’assurer de la réalité de l’arrière-plan économique de cette relation d’affaires et informer le Bureau de communication en matière de blanchiment d’argent. Cela aurait permis aux autorités pénales de bloquer les avoirs et d’éviter que ceux-ci ne soient ventilés sur de multiples comptes, autant d’indices supplémentaires de blanchiment d’argent», conclut-il.

«Le détournement ayant été grossier, je m’étonne de la légèreté des contrôles internes de Profilgest»