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Le cargo Franz Schulte était amarré au large de la plage de Scheveningen, populaire aux Pays-Bas.
© Michael Zegers / LOOK-foto

Matières premières

La justice hollandaise cible un négociant en pétrole genevois

La société Ipco Trading est accusée «d’importation illégale de déchets» par la justice de Rotterdam. En 2013, elle avait acheminé non loin des côtes un cargo rempli de 6000 tonnes d’hydrocarbures très polluants. Le procès du trader suisse pourrait durer plusieurs mois

En cette soirée d’hiver 2013, la plage de Scheveningen, aux Pays-Bas, n’est occupée que par quelques coureurs qui foulent le sable et deux amoureux enlacés sur un banc. Depuis la jetée, les promeneurs peuvent voir passer les bateaux sur la mer du Nord. Certains aperçoivent la silhouette du Franz Schulte. A l’époque, ce cargo un peu vieillissant reste plusieurs semaines attaché à une ancre au large de cette station balnéaire de La Haye. Qui aurait pu penser qu’il transportait à son bord un produit toxique et hautement inflammable, 6000 tonnes de naptha, un liquide transparent issu du raffinage du pétrole?

Cette cargaison est à l’origine d’un scandale qui secoue actuellement les Pays-Bas. Ipco Trading, la société qui avait loué le Franz Schulte pour acheminer son naphta, est poursuivie par le Ministère public de Rotterdam pour «importation illégale de déchets» et «traitement de déchets à l’extérieur d’un établissement agréé» – c’est-à-dire à bord du bateau. Une audience préliminaire a eu lieu le 26 janvier dernier au tribunal de Rotterdam. Le procès ne fait que commencer et pourrait durer plusieurs mois.

Entreprise de négoce pétrolier et pétrochimique, Ipco est basée dans le quartier huppé de Florissant à Genève et possède un bureau en Russie. Son site internet ne donne aucune autre information, mais ses dirigeants portent des noms italiens et sont basés pour moitié au Tessin, pour moitié à Genève.

Les faits qui lui sont reprochés sont sérieux. Car «la substance que transportait le cargo était extrêmement toxique», affirme Marietta Harjono, spécialiste du sujet et coauteur d’une grande enquête sur l’affaire, publiée par le collectif Investico.

Soufre et mercaptan

Pendant des mois, elle a reconstitué le fil des événements. Le naphta provenait d’une raffinerie située dans la région du Tatarstan, en Russie. En janvier 2013, il est chargé à bord du Franz Schulte dans le port de Kaliningrad, en Russie. Le problème, c’est que ce naphta contient une quantité de soufre extrêmement élevée: 14 400 ppm, alors que seulement 10 ppm sont autorisés dans les carburants européens. «Mais le plus gênant était surtout le mercaptan, un gaz soufré toxique et particulièrement nauséabond», indique Marietta Harjono. Pour pouvoir se débarrasser de cette cargaison, ou même la revendre, Ipco va donc devoir d’abord réduire sa toxicité.

Lire aussi: Fioul lourd, le sang impur de la globalisation (notre grande enquête sur la pollution liée au commerce de pétrole pour bateau, qui éclaire aussi la filière du négoce pétrochimique)

Une fois ancrée aux Pays-Bas, la compagnie sollicite l’aide d’une société hollandaise, MarTest Cambrian. L’idée est de nettoyer le naphta avec de la soude caustique directement dans les cuves du cargo. Ce mélange, que les professionnels appellent «viscoréduction», est effectué entre janvier et février 2013 dans les cuves du Franz Schulte. Sur l’embarcation se croisent les membres de l’équipage, les techniciens spécialisés dans la dépollution, mais aussi certains cadres de la société suisse venus spécialement de Genève. Les autorités hollandaises finissent aussi par investir le cargo, alertées par la dangerosité du procédé: la soude caustique est très corrosive, tandis que le naphta est inflammable.

Si les inspecteurs hollandais sont inquiets, c’est aussi qu’ils ont encore en tête le désastre du Probo Koala. En 2006, ce navire avait effectué précisément la même opération que le Franz Schulte en tentant de nettoyer son naphta en pleine mer, avant de remettre près de 600 tonnes de déchets toxiques à un sous-traitant dans le port d’Abidjan, en Côte d’Ivoire, provoquant une catastrophe sanitaire et environnementale.

Une procureure déterminée

Avec les inspecteurs de Rotterdam à bord du cargo, Ipco trading n’a plus beaucoup de choix. Le traitement du naphta doit se terminer. Sur le chargement total, environ 1200 tonnes sont hautement toxiques, car il s’agit de résidus de mercaptan, de soufre et de soude caustique. La compagnie ATM est mandatée pour assainir ces substances. Le reste est revendu et part à bord du Franz Schulte vers le port d’Anvers. Aucune pollution n’est à déplorer à Scheveningen, mais la justice ouvre une enquête, qui donne lieu au procès commencé en janvier.

Dans son bureau de Rotterdam, la procureure Renske Mackor ne reçoit jamais de visiteurs sans leur offrir, conformément à la coutume, un assortiment de biscuits à la cannelle en forme de moulins. La discussion sur la gastronomie est vite expédiée: ce qui intéresse la jeune femme, c’est la lutte contre les produits polluants qui passent, chaque jour, par les installations portuaires de la région. Dans ce genre d’affaires, précise-t-elle, tout l’enjeu est de savoir si ce que contient le cargo est ou non un déchet. «En droit, un déchet ne se définit pas seulement par sa nature, mais par l’intention de son propriétaire, dit-elle en anglais. S’il projette de se débarrasser d’un bien, alors ce bien est reconnu comme un déchet.»

Lourdes pertes pour Ipco

Ipco Trading, la société suisse mise en accusation, estime, elle, que le naphta qu’elle transportait était un produit. «Nous n’acceptons pas l’allégation du Ministère public que le chargement était un déchet», explique par e-mail sa directrice Rosaria Carmeni.

Ce point de vue explique que la compagnie n’ait pas jugé nécessaire de demander l’autorisation d’importer son chargement dans les eaux européennes. Chez les professionnels du secteur, la fermeté des autorités néerlandaises est un vrai casse-tête. L’avocat hollandais Carel van Lynden expliquait ainsi à la Conférence Aracon, qui a eu lieu à Rotterdam à l’automne dernier, qu’auparavant, ces produits pétrochimiques «étaient revendus, mélangés […] alors qu’aujourd’hui, ils sont considérés comme un déchet».

Les nouvelles règles font que, selon lui, les cargos viennent de moins en moins vidanger leurs cuves à Rotterdam, ce qui fait souffrir les acteurs du secteur.

Pour Ipco Trading, l’opération sur le Franz Schulte a coûté 1,3 million de dollars, soit «la plus coûteuse perte» depuis sa création, en 1984, a-t-il indiqué dans un e-mail mis en ligne par Investico. La facture risque de s’alourdir si la société est condamnée à Rotterdam, où l’amende pourrait atteindre 1,4 million d’euros.

De quoi freiner le développement d’Ipco, dont les activités sont fortement liées à la Russie. Son directeur exécutif, Zeljko Milic, siège au conseil d’administration d’un géant de l’industrie pétrochimique, la TAIF-NK, basé au Tatarstan. Depuis sa mésaventure, le Franz Schulte a été revendu. Il navigue en ce moment entre la Corée du Sud et le Japon. Son nouveau nom? New star.

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