Climat des affaires

La justice russe fait frémir les investisseurs

Deux businessmen occidentaux ont atterri en prison à la suite d’un conflit d’affaires avec un banquier lié aux services secrets. Ils sont en outre accusés d’avoir financé l’opposition russe

Les règles régissant les rapports entre les affaires et la politique en Russie sont bouleversées par l’incarcération de deux éminents hommes d’affaires étrangers le 15 février. Le financier américain Michael Calvey et le banquier français Philippe Delpal, ainsi que quatre de leurs partenaires russes, sont formellement soupçonnés d’avoir escroqué un banquier russe lié avec des dirigeants des services secrets. Mais vendredi dernier, une autre accusation a fait surface dans les médias russes: le fonds de capital-investissement Baring Vostok, dirigé par Michael Calvey et ses collègues, aurait «financé l’opposition», d’après plusieurs sources venant de l’administration présidentielle, citées par la chaîne d’opposition Dojd.

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Après une comparution en justice dans une cage métallique dans la tradition pénale locale, les six hommes d’affaires se sont vus placés en détention préventive jusqu’au 13 avril par le même juge qui jette régulièrement en prison l’opposant Alexeï Navalny.

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La communauté d’affaires à Moscou est depuis en état de choc. Très respecté pour son flair et sa prudence, Michael Calvey dirigeait Baring Vostok depuis sa création en 1994. Le fonds, qui a investi des dizaines de milliards de dollars en Russie, a largement contribué à l’émergence de champions de l’internet et du commerce en ligne russe (Yandex et Ozon entre autres).

«Très désagréable»

Mais il a suffi d’un malheureux investissement dans une banque pour enrayer la machine. La banque Orient Express, au conseil de laquelle siégeait le Français Philippe Delpal, bénéficiait au début de la décennie d’une forte croissance et semblait en passe de devenir un acteur majeur de la banque de détail. La situation s’est pourtant gâtée avec une dangereuse augmentation de dettes toxiques, nécessitant des injections répétitives de capitaux.

Dans un objectif de consolidation, une fusion a été décidée en 2016 avec la banque Uniastrum, contrôlée par l’homme d’affaires Artem Avetissian. Le partenariat a vite tourné court, et Baring Vostok a accusé Artem Avetissian d’avoir dépouillé Uniastrum de ses actifs avant la fusion. Le fonds a poursuivi l’homme d’affaires russe devant un tribunal de Londres. Tandis que Michael Calvey souhaitait recapitaliser Orient Express pour la maintenir à flot, Artem Avetissian ne voulait ni investir ni voir sa participation diluée. Artem Avetissian, qui dispose de solides connexions avec le service secret russe FSB et le parquet général de Russie, a contre-attaqué devant la justice russe.

La sévérité de la sanction a surpris. «C’est un moment charnière et très désagréable pour nous. Tout le monde se demande qui va être le prochain», commente un responsable de l’Association of European Businesses (AEB), qui représente les intérêts des groupes européens en Russie. L’inquiétude est partagée par un dirigeant d’entreprise français: «C’est un très très mauvais signal, qui montre que la Russie n’est pas un Etat de droit. Et les dernières déclarations politiques ne sont pas de nature à rassurer.»

Un coup délibéré?

Il fait référence à la réaction du président russe à l’affaire. Lors d’un dîner informel avec des patrons de presse le 20 février, Vladimir Poutine a pour la première fois commenté l’affaire, rapporte le média en ligne Bell.io. «Vous n’avez pas consulté le dossier, et le FSB a une opinion différente», a-t-il répondu à un journaliste s’étonnant que l’affaire soit traitée par un tribunal pénal et non d’arbitrage.

Personne ne croit que Baring Vostok ait pu financer l’opposition russe, ce qui équivaudrait à un suicide commercial. «Il est impossible de financier secrètement l’opposition, et particulièrement pour les étrangers», tranche la politologue Tatiana Stanovaïa. L’accusation semble destinée à salir la réputation des accusés. Et tant pis pour le climat d’investissement, qui n’en est pas à ça près. Le responsable de l’AEB subodore qu’il s’agit d’un coup délibéré des services de sécurité, qui «estiment que l’économie russe est trop ouverte, donc vulnérable». Le virage isolationniste s’appuie sur des fondamentaux, note Bill Papadakis, vice-président de la stratégie d’investissement chez Lombard Odier: «L’économie russe peut se développer sans investissements étrangers, grâce à ses énormes réserves et ses exportations de matières premières.»

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