Oskar Holenweger refait parler de lui. Le banquier zurichois, patron de Tempus Privatbank jusqu'en janvier 2004, camarade d'armée de Christoph Blocher et ami de son bras droit Christoph Mörgeli, avait défrayé la chronique au printemps dernier dans l'affaire Valentin Roschacher, alors procureur de la Confédération. Il est aussi impliqué dans un vaste scandale des pots-de-vin. C'est par son entremise que le groupe français Alstom aurait versé des millions de dollars pour décrocher des contrats dans plusieurs pays entre 1995 et 2003.

Le Ministère public de la Confédération (MPC) menait une enquête en janvier 2004 sur les liens entre Tempus Privatbank et le cartel de la drogue de Medellin quand il est tombé, un peu par hasard, sur neuf dossiers cachés chez une secrétaire de la banque, établissant le lien entre Oskar Holenweger et Alstom.

Cette affaire de pots-de-vin a été révélée en novembre sur Bakchich.info, un réseau français d'information spécialisé sur la corruption. Le Temps en avait fait état à ce moment-là. Dans son édition de ce mardi, le Wall Street Journal est revenu avec force sur ce dossier.

La Suisse, après avoir ratifié la Convention de l'OCDE contre la corruption en mai 2000, ne pouvait pas rester les bras croisés face aux informations impliquant Oskar Holenweger. «L'Office des juges d'instruction fédéraux a ouvert une enquête à l'encontre d'un ressortissant suisse», confirme le MPC, ajoutant qu'«une deuxième enquête de police judiciaire est en cours contre des personnes liées à Alstom pour corruption». Le MPC précise encore que «les autorités suisses sont en contact avec leurs homologues français pour les deux procédures». Ni Oskar Holenweger ni son avocat ne commentent l'affaire.

Sur le fond, le groupe Alstom, actif dans divers domaines dont les transports ferroviaires et les énergies, aurait versé plus de 200 millions de dollars pour décrocher des contrats, notamment au Brésil, au Venezuela, à Singapour et en Indonésie. Le WSJcite un ancien consultant du groupe qui affirme que les pots-de-vin étaient versés à partir d'une caisse noire.

Vingt-quatre suspects

Celle-ci a fait l'objet de la première visite, en mai 2007, du juge d'instruction fédéral Ernst Roduner à Paris. Il en a analysé les mouvements de fonds et constaté que ceux-ci avaient eu lieu vers des sociétés écrans du groupe Alstom en passant par la banque zurichoise. Les autorités françaises ont lancé leur propre enquête, présidée par les juges financiers Renaud Van Ruymbeke et Xavière Simeoni. Le juge suisse concentre ses recherches sur le banquier zurichois ainsi que sur 24 autres personnes soupçonnées d'avoir reçu des pots-de-vin ou d'en avoir facilité le versement.

Dans une déclaration faite mardi au Temps, le juge Ernst Roduner confirme que l'enquête au sujet d'Oskar Holenweger est terminée. «Il s'agit de la partie suisse qui concerne les soupçons de blanchiment d'argent et d'actes en tant qu'agent infiltré, déclare-t-il. L'instruction se poursuit sur le volet Alstom.» A ce sujet, l'entraide judiciaire a été demandée aux autorités françaises, mais toutes les informations ne sont pas encore arrivées. L'objectif d'Ernst Roduner est de boucler le dossier cet été. «Un procès, s'il a lieu, se tiendra à Bellinzone», dit-il.

La deuxième enquête menée par la police judiciaire concerne les versements faits dans le cadre du projet de métro léger de São Paulo, au Brésil, financé notamment par la Banque mondiale. Pour un contrat de 45 millions de dollars, Alstom en aurait donné 6,8 millions en dessous-de-table. Les enquêteurs suisses ont rencontré leurs homologues brésiliens la semaine dernière.

Quatre ou cinq concurrents

«Si vous voulez me faire dire que nous payons des pots-de-vin pour obtenir des contrats, vous n'y arriverez pas, s'exclame Philippe Kasse, directeur de la communication chez Alstom à Paris. Le groupe a un code de conduite et le personnel est appelé à le suivre scrupuleusement.» Il fait remarquer que, pour l'heure, aucune accusation formelle ne pèse contre le groupe et que ce dernier entend se conformer strictement aux législations et règles en vigueur en France.

Philippe Kasse réfute par ailleurs l'accusation selon laquelle les entreprises doivent graisser les pattes dans la course aux contrats. «Nous avons quatre ou cinq concurrents dans nos secteurs d'activités», dit-il. Il reconnaît cependant que trois anciens dirigeants d'Alstom ont été condamnés pour corruption en 2006.

Par ailleurs, le rapport annuel 2005-2006 du groupe fait état d'allégations de corruption dans deux autres cas, l'un au Mexique et l'autre en Italie. «Le groupe estime qu'il n'existe aucune affaire en cours pouvant faire l'objet d'une estimation qui pourrait avoir un impact défavorable significatif sur les états financiers consolidés», écrivent les auteurs du rapport.