Le Temps: Vous avez pris vos fonctions il y a six mois. Pouvez-vous nous faire un premier bilan?

Justin Lin: En juin, le monde faisait face à une grave crise alimentaire. La flambée des prix a mis à mal le pouvoir d'achat. Par conséquent, plus de 100 millions de personnes sont retombées au-dessous du seuil de pauvreté. Depuis septembre, nous sommes entrés dans la phase aiguë de la crise financière aux Etats-Unis, puis en Europe. Au début, nous avons pensé qu'il y avait un certain découplage et que les pays en développement seraient épargnés. Aujourd'hui, nous savons que la contagion touche l'ensemble de l'économie mondiale. Les pays industrialisés sont touchés par la récession et les autres sont frappés par une baisse des exportations. L'an prochain, le commerce mondial évoluera à son niveau le plus bas depuis 1982. Les pays en développement ne seront pas touchés que par une baisse des exportations, mais ils subiront aussi les conséquences d'une chute des flux financiers - investissements directs étrangers, fonds de placement et actions. En 2009, ceux-ci diminueront de moitié par rapport à 2007. Ils s'élevaient alors à 1000 milliards de dollars. Les pays pauvres subiront aussi une baisse d'argent envoyé au pays par les travailleurs migrants.

- La baisse des prix énergétiques et des matières premières agricoles et minières n'est-elle pas une bonne nouvelle?

- La demande des matières premières et leur prix ont baissé de façon importante ces derniers mois à cause de la récession. Mais, à moyen et long terme lorsque la reprise sera là, les prix reprendront l'ascenseur.

- La Chine et les grands pays émergents ne pourront-ils jouer le rôle moteur de l'économie mondiale?

- La croissance chinoise va se poursuivre mais décélérer. Le pays est entré dans un cycle baissier. L'emploi va souffrir. Pékin voit la réalité en face et vient d'affecter 600 milliards de dollars dans un plan de relance. La croissance intérieure pourrait éventuellement compenser la chute des exportations. Il n'y a pas de découplage et encore moins de découplage total. Quand les Etats-Unis et l'Europe sont en récession, les autres pays exportateurs ne peuvent pas sortir indemnes. Pour 2008, la Banque mondiale prévoit une croissance mondiale de seulement 1% et de 4,5% pour les pays en développement, contre 6,5% prévue en 2007. Une baisse de la croissance de 1% plonge 20 millions de personnes dans la pauvreté.

- N'y a-t-il aucune raison d'optimisme?

- Espérons que la crise soit de courte durée. Cela est cependant très incertain. Le monde n'a pas été dans une si mauvaise passe depuis 1930. Notre chance est que nous avons compris qu'il faut une action rapide, massive et concertée. Les Etats-Unis, l'Union européenne, la Chine et d'autres agissent ensemble dans la même direction.

- Les plans de relance sont-ils bien la solution?

- Ils vont dans la bonne direction. Les dépenses dans les infrastructures et d'autres projets vont injecter beaucoup d'argent dans le circuit économique et stimuler la consommation.

- Mais les pays pauvres n'ont pas de moyens pour investir dans des plans de relance...

- C'est pour cette raison que, dans le cadre de la Conférence de Doha sur le financement sur le développement, nous demandons aux pays riches de respecter leur engagement vis-à-vis des pays pauvres, et cela malgré leurs propres problèmes nationaux. Par ailleurs, les différents guichets de la Banque mondiale disposent également des moyens suffisants pour aider les pays les plus pauvres. Notre objectif est de tripler les crédits, de 13,5 milliards de dollars en 2007 à 35 milliards d'ici à deux ans. L'International Finance Corporation dispose aussi de fonds importants et peut prêter jusqu'à 100 milliards de dollars sur les deux prochaines années pour financer les projets d'infrastructures.

- Ne craignez-vous pas que ces pays s'enfoncent dans l'endettement?

- Les prêts sont accordés avec des taux d'intérêt très bas. Ensuite, si les crédits sont investis dans des projets porteurs, ils généreront de nouvelles ressources. La BM n'est pas une banque commerciale mais elle aide des pays à sortir de la trappe de la pauvreté.

- Il y a des appels pressants pour rendre des institutions financières internationales plus représentatives. Qu'en pensez-vous?

- C'est évident que le monde a besoin d'un nouveau multilatéralisme. Les défis économiques mondiaux du XXIe siècle sont différents de ceux du passé et requièrent plus de flexibilité, d'efficacité et de coopération entre les pays riches et moins riches. Quant à la Banque mondiale, ma nomination - un ressortissant d'un pays en développement comme chef économiste - est la preuve que les réformes sont en cours. Par ailleurs, le comité exécutif, qui comprend 12 membres des pays industrialisés et 12 des pays en développement, aura un 25e membre. Il sera Africain. Enfin, nous avons mandaté l'ancien président mexicain Ernesto Zedillo pour proposer des réformes à la Banque. Son rapport sera prêt au début de 2009. Nous agirons en fonction des recommandations.