Analyse

Karl Schweri, Robin des bois des consommateurs et ennemi des grandes banques

Karl Schweri a été, avec Denner, le premier à nommer une femme pour diriger une grande société suisse. Adversaire des cartels et des grandes banques, le pionnier a introduit les supermarchés en Suisse. Un ouvrage, «L’intransigeant», retrace la vie de ce Robin des Bois de la distribution

La première biographique consacrée à Karl Schweri à l’occasion du centenaire de sa naissance (le 31 mars) révèle l’étendue des combats du patron de Denner pour les consommateurs. Publié tant en français et en allemand, le livre de Karl Lüönd («L’intransigeant Karl Schweri (1917-2001)», NZZ Libro, 242 pages, 2017), illustre les difficultés à faire triompher la concurrence dans l’îlot de cherté suisse. Ce «Robin des bois du consommateur», très actif en politique et multipliant les initiatives populaires, a dénoncé le cartel de la bière, qui avait boycotté Denner, puis les agissements des industriels du tabac et finit par construire le troisième groupe de distribution du pays.

Représentant de la «vieille école», fuyant les médias, homme d’affaires sans pitié, intransigeant (reproche rejeté par trois de ses enfants dans le dernier chapitre), le patron de Denner a pourtant été, en 1972, le premier à nommer une femme, Helga Hnidek, à la direction d’un groupe suisse. Argovien issu d’une famille catholique humble et pieuse, Karl Schweri était surtout «un forcené du travail», selon son frère.


Il fait son apprentissage auprès d’un notaire de Baden, Peter Conrad, dont il épousera la benjamine, Martha Antonia Pia, qu’il quittera finalement pour Helga Hnidek.

A lire aussi: Après Denner et Pickpay, Carrefour lance une offensive sur les prix

Après avoir été fonctionnaire d’état-major durant la guerre, il crée sa propre fiduciaire, à 26 ans, à Aarau, puis reprend Denner, une société en difficultés dont les origines remontent à 1860.

L’immobilier, le commerce de détail et la politique

Après avoir survécu à une tuberculose, Karl Schweri se lance avec succès dans le commerce de stylos à billes Biro, puis dans la fibre textile, avec le «perlon» une réponse au nylon américain. Karl Schweri en obtient une licence pour 3 ans grâce à son lien avec Ludwig Erhard, le futur chancelier allemand.

L’Argovien rachète la majorité de sa société initiale, qui devient IGA en 1953. La multitude des points de vente de ses magasins la rend peu efficace. Il éponge les pertes avec des gains immobiliers. Il s’inspire alors du modèle de discounter américain et lance le concept du supermarché. Dès 1959, il avait d’ailleurs envoyé son jeune secrétaire, Jacques Edgard Müller (futur patron d’Intershop) Outre-Atlantique pour analyser cette nouvelle forme de commerce. Il introduit ses Denner Discount en 1967, avec leurs «aménagements spartiates, assortiment limité, prix jusqu’à 40% inférieurs», explique l’auteur. Le premier, sur 450 mètres, sera créé à Altstetten (Zurich). Le succès est énorme. Les huit années suivantes, il en ouvrira 130. En 1967, c’est aussi l’année où les fabricants d’articles de marque renoncent aux prix imposés. Nouvelle victoire pour Karl Schwer, en mai 1968, le peuple suisse accepte le référendum lancé par le patron de Denner contre la nouvelle loi sur la taxe sur le tabac.

A lire aussi: Pour contrer la menace des discounters, Migros serait la plus efficace en Suisse, révèle une étude

Le distributeur introduit aussi, en 1970, à Spreitenbach, dans la banlieue zurichoise, le premier centre commercial suisse. C’est donc, selon l’auteur, le pionnier de l’achat hebdomadaire transformé en «événement familial proposant des magasins, des restaurants, des activités sportives et des divertissements».

L’adversaire des grandes banques

Karl Schweri constate que le niveau «misérable» des taux d’intérêt offerts par les banques à leurs clients et petits investisseurs. En 1954, il crée Interswiss, un fonds immobilier qui deviendra le plus grand du pays en 1963. Mais la nouvelle loi sur les fonds de placement oblige le promoteur à avoir une banque de dépôt. Karl Schweri doit donc sortir du marché dans de mauvaises conditions. La SBS et Credit Suisse reprennent ses actifs. Il ne «voudra plus jamais entendre parler des grandes banques, aux dires de ses proches», selon l’auteur. Il aura toutefois un autre fonds, Interglobe, qui finira mal en raison de malversations d’un employé. Il tentera aussi, en 1974, de vendre des obligations de caisse avec un taux de 10% dans les magasins, mais le conseiller fédéral Georges-André Chevallaz fit intervenir la police pour violation des arrêtés conjoncturels.

A lire aussi: Migros devra assurer la liberté de Denner

Les échecs de diversification sont nombreux, en Autriche, dans le lait et la pharmacie. Il en ira de même de son OPA sur les magasins KVZ en 1971. La grande exception, c’est Franz Carl Weber dans les jouets, acquis en 1984 et revendu au français Ludendo en 2006.

A lire aussi: Karl Schweri se retire et Denner perd un patron intraitable

Après avoir transmis le flambeau en 1998, à son petit-fils Philippe Gaydoul, alors âgé de 26 ans, ce dernier remet le navire sur la voie du succès. Mais comprenant l’absence d’opportunité de croissance et les effets de l’arrivée d’Aldi et Lidl, ce dernier vend le groupe avec ses 3 milliards de chiffre d’affaires à Migros pour un prix estimé par l’auteur à un milliard.

Publicité