Reportage

Le Kenya, éleveur des champions numériques de demain

Le iHub est la plus ancienne et célèbre pouponnière de start-up de Nairobi. L'infrastructure est à la fois un terrain de jeu pour les hackers et un espace de travail partagé. Elle fédère officieusement toute la communauté tech du pays. Visite guidée

Et si, dans la sphère technologique, les entreprises en démarrage les plus innovantes au monde n'étaient plus américaines, mais africaines? Seedstars World, une compétition internationale de start-up réunissant 36 pays, a livré un aperçu de cette montée en puissance du plus jeune et plus dynamique continent de la planète. C'était en février dernier, à Genève. Deux acteurs de la scène digitale sub-saharienne avaient alors remporté l'un des trois prix mis au concours.

Autre indice du potentiel méridional: ce vaste marché de plus d'un milliard de consommateurs, a suivi une voie alternative au reste du monde en matière de connexion à Internet. Alors que partout ailleurs, le Web est d'abord apparu sur des ordinateurs, avant de migrer vers les smartphones et autres tablettes, il s'est répandu outre-Méditerranée directement via la téléphonie mobile, sans passer par des câbles de raccordement à la Toile.

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Pour d'aucuns, ce sont là autant de signes que le nouvel eldorado du numérique se situe dorénavant en Afrique. Et notamment au Kenya, où 99% du trafic en ligne est ambulant, contre 60% au Nigeria et 10% à l'échelle globale. Reportage dans les faubourgs de Nairobi, à la recherche du berceau des applications mobiles du pays.

Un morceau de Californie et terre africaine?

Ngong Road prend sa source dans le quartier institutionnel de la capitale. L'artère court sur une bonne vingtaine de kilomètres, en direction de l'Est. C'est le long de cette voie encombrée, au détour du Bishop Magua Centre, que plusieurs incubateurs, accélérateurs et autres espaces de travail partagé ont élu domicile. On y trouve par exemple, dans un mouchoir de poche, le 88mph Garage, ainsi nommé en hommage à la DeLorean du film Retour vers le futur, qui devait atteindre cette vitesse pour voyager dans le temps. Mais aussi le m:lab East Africa, un consortium organisant des joutes pour faire émerger les jeunes pousses les plus prometteuses. Ou encore le Nailab, structure ayant permis l'éclosion de CardPlanet, l'unique fintech africaine à avoir jamais intégré le prestigieux accélérateur californien «500 start-up».

Ayo, taxi-moto indépendant, connaît ce périmètre comme sa poche. Lancé à contre-sens de la circulation, sous une pluie battante, il essore sa poignée de gaz pour nous conduire au plus vite à la Mecque de la communauté numérique du pays. Ou plus exactement au iHub, autrement surnommé l'antre des lions de la «Silicon Savannah». «Ici, ce n'est pas comme en Californie», souligne d'emblée Evans Campbell, l'une des chevilles ouvrières de ce lieu emblématique. Toutefois, nuance le représentant du premier centre névralgique de l'innovation mobile «Made in Kenya» à avoir vu le jour, si les dynamiques africaines et américaines sont distinctes, Nairobi réunit les mêmes facteurs de réussite que San Francisco.

Entrepreneurs dès 16 ans

T-shirt geek sur les épaules et pendentifs ethniques autour du cou, notre guide du jour parle vite. Avec passion. Autour de lui, les startupers ont tous le nez collé à leur écran. L'ambiance est monacale. Arsenal à disposition: plusieurs sofas, des disques durs externes éparpillés, un baby-foot et un précieux réseau de cerveaux. Cette structure, dans laquel ont investi Google, IBM, Intel, Chase Bank, ou encore Omidyar Network, le fonds lancé par le créateur d'eBay, est dotée d'une unité de recherche propre et d'un laboratoire de prototypage, dans la zone industrielle de la capitale.

L'iHub a été créé en 2010 par l'un des cofondateurs d'Ushandi, le site de sondage en accès libre (crowdmapping) ayant conquis la planète. De structure hybride, ce temple de l'entrepreneuriat sur quatre étages est à la fois un périmètre de co-working, un vecteur de financement traditionnel ou de capital-risqueurs, une pouponnière et un nid de hackers. Il revendique pour l'heure plus de 15 000 membres. Et a servi de tremplin à plus de 150 start-up.

«Nous tenons en moyenne trois à cinq événements tech par semaine, dont des «hackatons» pour adultes et enfants dès 8 ans, des formations, des «pitch elevator» devant des investisseurs, etc.», énumère notre guide du jour. Evans Campbell a 24 ans. Soit deux années de plus que la moyenne d'âge des personnes présentes au iHub. «Mais j'ai déjà vu ici des entrepreneurs de 16 ans», signale-t-il.

A la recherche de la licorne kenyane

Exemples de perles kenyanes encore en gestation: Sendy, un traqueur d’Uber-coursier ou Brck, le modem portable efficace même en pleine brousse. Mais aussi Waabeh, l’iTunes local et Kopo Kopo, un outil de financement mobile pour PME, adossé au leader mondial du paiement via smartphone, le service kenyan M-PESA. Sans oublier Weza Tele, une fintech rachetée pour 1,7 million de dollars, soit le plus gros chèque jamais signé pour l’acquisition d’une pépite africaine.

A ce titre, l'accélération de certains chiffres en Afrique est parlante. De 40 millions en 2012, les investissements dans les jeunes pousses du pays sont passés à plus de 400 millions l'an passé, pour un total injecté supérieur au milliard de dollars à l'horizon 2018. A quand la première licorne africaine? «Difficile à dire, les projets que nous accompagnons sont à des stades trop précoces, pondère Evans Campbell. Et le jeune homme de conclure: «L'objectif ici n'est pas tant de décoller pour devenir la prochaine success story du continent, mais de lever ses premiers fonds extérieurs, jusqu'à 25 000 dollars, soit une première tranche le plus difficile à obtenir.»

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