Kiev se débat avec sa dette et ses oligarques

Conjoncture L’endettement du pays s’envole

Kiev livre une guerre à la fois militaire et économique

En plus du conflit dans l’est du pays qui saigne son économie, l’Ukraine ploie sous la dette extérieure et croise le fer avec des oligarques résistant à toute réforme. La dette totale de l’Ukraine est estimée à 50 milliards de dollars. En 2014, elle représentait 71% du PIB, mais le ratio va atteindre 93% cette année, selon la banque nationale d’Ukraine. Un groupe de cinq créditeurs ayant prêté un total de 10 milliards de dollars a rejeté toute restructuration jeudi. Parmi eux figure la Russie, qui attend le remboursement de 3 milliards de dollars (prêtés en 2013) en décembre 2015. Cette rigidité met en péril les négociations pour un prêt vital de 17,5 milliards venant du FMI. Ce dernier attend de Kiev qu’il dégage 15 milliards de dollars d’ici à 2019 pour le remboursement de sa dette extérieure. Les réserves en devises du pays sont tombées à 10 milliards de dollars fin mars. Vendredi, Standard & Poor’s a abaissé d’un cran à «CC» la note de la dette à long terme du pays.

Les créditeurs, les économistes et les dirigeants ukrainiens sont d’accord sur un point: le pays a besoin de réformes urgentes pour assainir les finances et remettre l’économie sur des bons rails. Mais la population et les entreprises voient avec angoisse s’approcher la cure d’austérité. Conformément aux vœux du FMI, le gouvernement a multiplié par trois les tarifs du gaz et par six ceux du chauffage pour la population à partir d’avril. Les tarifs de l’eau chaude et de l’électricité ont doublé. Kiev a aussi adopté jeudi une loi sur le secteur gazier destinée à briser les monopoles et attirer des investissements privés. Une décision clé pour ce secteur vital, mais terriblement opaque.

Réunis la semaine dernière à l’occasion d’un forum intitulé «Stress test pour l’Ukraine» organisé par l’Institut Gorshenin à Kiev, plusieurs hommes d’affaires de premier plan ont vertement critiqué le gouvernement pour sa réticence à mener de front la guerre et les réformes économiques. «Où sont les réformes? Je n’en compte pas une seule qui ait abouti à des changements positifs. La situation sur le marché de l’emploi est catastrophique», s’est écrié Sergueï Tarouta, l’une des principales fortunes du pays. Pour lui, le plus urgent est non pas la lutte contre la corruption, mais une réforme constitutionnelle permettant une véritable décentralisation. «Il faut lutter contre les causes du problème, et pas seulement les conséquences», a-t-il expliqué.

Le PDG du groupe métallurgique Zaporijstal, Rostislav Chour­ma, voit des progrès: «Les officiels sont désormais plus orientés vers les clients, mais je ne vois pas de changement systémique. Les monopoles gouvernementaux demeurent, avec leurs fléaux, qui sont la corruption et l’inefficacité.»

En parallèle, Kiev a engagé une bataille risquée contre les oligarques avec la réouverture d’une enquête sur Igor Kolomoïsky, le plus influent des milliardaires ukrainiens. L’empire de Rinat Akhmetov, de loin l’homme le plus riche d’Ukraine, fait lui l’objet d’attaques de tous les côtés. Très lié à l’ancien président Viktor Ianoukovitch, il a perdu le contrôle sur de nombreuses usines situées dans les zones contrôlées par les forces pro-russes. Son groupe DTEK, qui détient un quasi-monopole sur les marchés du charbon et de l’électricité, est depuis début avril dans la ligne de mire du ministre de l’Energie, Vladimir Demtchichine. Ses actifs métallurgiques regroupés dans la société holding Metinvest ont annoncé jeudi avoir fait défaut sur une dette de 113 millions de dollars.

Dmitro Firtash, ancien homme de main de Gazprom en Ukraine et baron de l’industrie chimique, se trouve aussi dans le collimateur. Le Ministère de l’intérieur a ouvert des enquêtes contre plusieurs dirigeants de ses sociétés, soupçonnés de détournements de fonds publics pour près de 100 millions de dollars.

Les sceptiques notent cependant que le président Petro Porochenko, lui-même milliardaire et depuis longtemps considéré comme un oligarque, châtie volontiers ses rivaux. En revanche, il n’a pas tenu sa promesse, faite pendant la campagne présidentielle, de vendre ses actifs industriels.

«Où sont les réformes? Je n’en compte pas une seule qui ait abouti à des changements positifs»