C’est un Klaus Schwab alerte et détendu, ô combien rompu à l’exercice de l’interview, que Le Temps a rencontré à Cologny (GE), avant l’ouverture mardi du 49e World Economic Forum (WEF) de Davos. Malgré l’absence de Theresa May, d’Emmanuel Macron, de Donald Trump et de la délégation américaine officielle, annoncée ce vendredi, le fondateur du WEF se félicite d’avoir réalisé une performance inédite cette année.

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Jamais, depuis sa création, la semaine davosienne n’aura réuni autant de chefs d’Etat. Ils seront plus de 60, accompagnés de quelque 300 membres de gouvernements. «Le monde n’a jamais eu autant besoin de ce genre de rendez-vous», affirme-t-il.

Le Temps: Quels seront les grands moments de cette édition?

Klaus Schwab: Indéniablement, la rencontre entre les délégations américaine et chinoise aurait dû être un moment fort.

L’absence des officiels américains est une déception? Theresa May et Emmanuel Macron ne seront pas non plus présents…

Je comprends que la situation particulière de chacun requiert leur présence dans leur pays. Concernant les Américains, ils seront environ 800, dont les patrons des plus grandes entreprises du pays. Globalement, nous pouvons aussi compter sur la présence de quelque 60 chefs d’Etat. Cela prouve que Davos reste un rendez-vous incontournable.

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Le nouveau président brésilien, Jair Bolsonaro, est très attendu. C’est un populiste au pouvoir, comme on en voit émerger ailleurs, aux Etats-Unis ou en Italie par exemple. Quel regard portez-vous sur cette tendance?

C’est le résultat d’une transition entre un monde uniconceptuel vers un monde multiconceptuel. Les démocraties traditionnelles ont ainsi soudain affaire à des manières différentes de gérer la politique et l’économie. Le rôle du Forum n’est pas de cautionner ou exclure ces idéologies, mais d’accepter qu’elles existent, même si on ne les approuve pas. La rencontre annuelle de Davos est une plateforme ouverte qui permet de créer un dialogue, où les différences peuvent devenir des compromis.

Il faut réformer les anciennes institutions, je pense par exemple à l’OMC

Comment faites-vous pour ne jamais prendre position?

Je le concède, ce n’est pas un exercice facile. J’en ai vécu des expériences! J’ai bien entendu forgé ma propre opinion. Mais encore une fois, le Forum est neutre. Et aussi, en partie, informelle. Cela permet de délier les langues, de libérer les points de vue.

Il y aura finalement une délégation russe officielle à Davos. Comment avez-vous fait pour convaincre Moscou?

Il s’agissait davantage d’une résolution technique que diplomatique. Etant donné qu’un quart des employés du Forum est basé aux Etats-Unis, que nous y menons différentes activités, la loi nous a obligés à prévenir les personnalités russes concernées par les sanctions américaines. Mais il a toujours été clair que nous voulions une délégation russe à Davos, comme lors de ces trente dernières années. Mais sans violer les sanctions. Nous avons finalement trouvé une solution qui contente les deux parties.

Cette année, le WEF a pour thème «La mondialisation 4.0: façonner une architecture mondiale à l’ère de la quatrième révolution industrielle». Concrètement, quelle est la nature de ce message?

Les accords de Bretton Woods, puis la conférence de San Francisco, ont dessiné l’architecture mondiale et ses équilibres. Mais c’était il y a 70 ans. Ils ne sont plus en mesure de répondre aux défis actuels, et notamment celui de la quatrième révolution industrielle. Il faut réformer les anciennes institutions, je pense par exemple à l’OMC. De nouveaux mécanismes mondiaux sont nécessaires. Davos peut être le nouveau Bretton Woods!

Vous évoquez souvent un besoin de «remoralisation de la globalisation». Est-ce à dire qu’elle est devenue immorale?

J’observe que le degré d’éthique dans les affaires s’est étiolé, au fil des ans. Ce qui ne marche plus, aujourd’hui, c’est que le système en place ne promeut pas la cohésion sociale, la sécurité, l’espoir dans l’avenir… Mais nous sommes aujourd’hui à un tournant. Si l’on veut qu’elle fonctionne, la mondialisation 4.0 doit être plus inclusive, plus morale et plus durable. Je ne milite pas pour le retour à un monde ancien. Au contraire, c’est un nouveau monde dont nous avons besoin.

Par le passé, on pouvait argumenter que la mondialisation produisait plus de gagnants que de perdants. Mais cet argument n’est plus valable aujourd’hui

Les gouvernements, entreprises et organisations internationales sont-ils réceptifs au message favorisant une économie plus inclusive, que vous ne cessez de répéter depuis des années?

Ils n’ont plus vraiment le choix. Par le passé, on pouvait argumenter que la mondialisation produisait plus de gagnants que de perdants. Mais cet argument n’est plus valable aujourd’hui. La nouvelle génération ne tolère plus les excès, l’immoralité, le précariat, les inégalités… Et ils le font savoir à l’aide des réseaux sociaux par exemple. Ils s’expriment, ils ont des revendications. C’est une pression que personne ne peut plus ignorer. Et elle va encore grandir, notamment sur la thématique de l’environnement.

Le WEF va vivre sa 49e édition. Quelle est la principale différence entre les premiers sommets et ceux d’aujourd’hui?

Dans les années 1970, c’était beaucoup plus simple. Il y avait quatre enjeux: le problème monétaire, le commerce international, les rapports entre l’Est et l’Ouest – on était encore en pleine guerre froide – et les équilibres entre ce que l’on appelait encore à l’époque les pays industrialisés du Nord et les pays sous-développés du Sud. Aujourd’hui, tout est plus complexe. Les interdépendances sont très nombreuses et l’agenda mondial extrêmement chargé.

Moyen-Orient, numérisation, inégalités, guerre commerciale, migrations, environnement… Davos n’est-il pas trop généraliste pour parvenir à régler les problèmes du monde?

C’est ce que l’on nous reproche, parfois. Mais c’est aussi notre principale qualité. Davos est l’endroit où l’on décortique le système mondial dans son ensemble. C’est là que l’on soulève toutes les questions. Même si l’on n’y trouve pas toujours les réponses, cette semaine a le mérite de s’intéresser aux symptômes de la maladie. Et nous ne voulons pas en rester au diagnostic, nous voulons aussi proposer des remèdes.