Kudelski conquiert le marché chinois de la télévision

Sécurité Le groupe technologique vaudois a signé un contrat avec Shandong, 3e câblo-opérateur mondial

A Pékin, ses ingénieurs inventent de nouveaux services

L’émergence d’une classe moyenne annonce des années de croissance

Le soleil a fini par percer la grisaille au-dessus de Pékin. En ce milieu du mois de septembre, le niveau de pollution reste accroché au degré «unhealthy» (malsain), mais on peut voir le «grand pantalon», surnom des deux tours reliées du siège de la télévision centrale chinoise. «Ce n’est pas toujours le cas!» plaisante François Aubaniac. Le Français fait le tour des bureaux du groupe Kudelski, installés du 21e au 23e étage de l’Ocean International Center, et qui occupent 350 employés. Un centre d’affaires dans lequel se trouvent aussi Amazon et HP.

Responsable des ventes en Chine et en Mongolie, François Aubaniac est de bonne humeur. Après un contrat avec Guangdong l’an passé, il vient d’en décrocher un avec Shandong. Située à mi-chemin entre Pékin et Shanghai, cette province de 104 millions d’habitants est la plus peuplée de Chine, juste devant celle de Guang­dong. Fort de ses 20 millions d’abonnés, Shandong Cable se classe au 3e rang mondial des câblo-opérateurs. «Plus de deux ans de discussions pour aboutir à un contrat, signé en août, pour fournir nos solutions d’accès à leur réseau de télévision câblée», explique-t-il en détaillant les subtilités commerciales chinoises. Ici, lorsque l’appel d’offres est lancé, «cela veut en fait dire qu’ils ont choisi leur fournisseur, et non le début des négociations. Tout se fait avant», détaille François Aubaniac. Qui ajoute que, «outre les aspects techniques, il faut devenir amis, mais pas au sens où nous l’entendons en Europe. Il s’agit plutôt d’un mélange de respect et d’intérêts mutuels. Toutefois, nous restons toujours fidèles à notre éthique, c’est une question non négociable. Les télévisions, sous contrôle public, ne visent d’ailleurs pas à maximiser leur bénéfice. Le montant des abonnements reste stable, à 18 renminbis (2,80 francs) par mois pour 160 chaînes. Les responsables publics veulent surtout garantir un service continu.»

Kudelski ne détaille pas la part réalisée en Chine sur ses 860 millions de francs de ventes en 2012, mais il y est essentiellement actif dans la télévision numérique, les affaires de Skidata (accès aux remontées de quelques stations de ski ou aux parkings) étant pour l’instant marginales sur ce marché. Parmi les solutions techniques vendues figure, outre les décodeurs, la plateforme informatique Open TV 5. Jim Hua, un des ingénieurs, a préparé une démonstration de ce qu’il appelle la télé de rattrapage («catch-up»). Avec une télécommande, il fait dérouler sur l’écran le menu des programmes et des vidéos proposés. A toute allure, il passe en revue 94 films disponibles sur demande, une «prouesse qui n’a l’air de rien, mais qui reste un défi de programmation», souligne Yizhi You, un Franco-Chinois qui travaillait déjà à Pékin pour Canal Plus Technologies lorsque Kudelski a racheté la société française en 2004. Le groupe de Cheseaux a encore étoffé sa présence dans la capitale chinoise en 2010, après avoir mis la main sur l’américain Open TV, qui y employait 200 ingénieurs.

En Chine, Nagravision, une société du groupe Kudelski, se prépare à la transformation du marché de la télévision numérique, attendue ces cinq à dix prochaines années. François Aubaniac en détaille les étapes: «La numérisation du parc d’abonnés continue; dans les villes, quelque 50 millions de personnes sont encore en analogique. Ensuite, la technologie progresse avec l’introduction de la haute définition, qui passe par le renouvellement du parc des décodeurs. La concurrence finira en outre par monter entre les opérateurs, ou avec Internet, suscitant l’introduction de services à plus forte valeur ajoutée, qui agrandiront notre marché. Enfin, à mesure que la Chine produit ses propres contenus de qualité, elle va se mettre à les protéger. Or nous offrons des solutions pour garantir la sécurité de leur accès contre les différentes formes de piratage.» C’est pour anticiper cette évolution que la province de Shandong a fait appel à Nagravision, relève-t-il.

Dans l’Ocean Center, Yizhi You fait à son tour le guide. Il parcourt les bureaux ouverts, décorés de photos du siège et d’autres de Chine prises par les employés. Ici, dans une ambiance studieuse, on teste les décodeurs numériques, et là on développe de nouveaux programmes informatiques. Le groupe Kudelski fait donc principalement en Chine de la recherche et développement. Pas uniquement parce que les ingénieurs coûtent moins cher qu’en Suisse. «Ecrire une interface en mandarin se fait mieux ici qu’à Cheseaux, assure Yizhi You. Nous pouvons aussi répondre plus vite aux demandes de nos clients, car un des traits de caractère des Chinois, c’est d’être très impatients. Vous ne pouvez pas leur dire «On vous envoie quelqu’un dans deux-trois jours.» Mais surtout les Chinois pensent autrement, et il est important que nos solutions spécifiques à ce marché soient inspirées par cet autrement.»

Rencontré quelques jours plus tard à Dalian, au Forum économique mondial, le patron, André Kudelski, s’enthousiasme devant la transformation du pays. «La Chine veut donner à sa classe moyenne un revenu disponible plus important. Elle développe sa société de consommation, ce qui pour nous annonce de grandes perspectives de croissance.» L’accord avec Shandong «constitue un symbole très important», juge-t-il.

«Outre les aspects techniques, il faut devenir amis, mais pas au sens où nous l’entendons en Europe»