Ils disparaissent tout d’un coup et laissent leur employeur sans nouvelles pendant des jours, des semaines, voire des mois. Chaque année en Suisse, quelques travailleurs claquent la porte sans prévenir pour ne plus jamais réapparaître. En droit, cela s’appelle un abandon de poste. Ce sujet a été l’un des principaux thèmes abordés, fin mars, lors de la Journée du droit du travail organisée en présence d’une soixantaine de participants par l’entreprise de formation continue WEKA, à Lausanne.

Selon le Tribunal fédéral (TF), l’abandon de poste est «un refus conscient, intentionnel et définitif de poursuivre le travail». Ajoutons qu’il s’agit souvent d’une décision soudaine et, surtout, d’une rupture injustifiée des rapports de travail qui expose l’intéressé au risque de voir sa dernière fiche de paie amputée d’un quart du salaire mensuel. Néanmoins, l’employé n’aura pas d’indemnité à verser s’il parvient à démontrer que la poursuite du travail était de son point de vue «déraisonnable», selon la jurisprudence. «Un abandon de poste est par définition injustifié, mais il peut être excusé», explique Olivia Guyot Unger, directrice du Service d’assistance juridique et conseils (Sajec) de la Fédération des entreprises romandes Genève. Exemple: si l’employé a cru comprendre, en se disputant avec son patron, qu’il était renvoyé avec effet immédiat, il pourra tenter de faire valoir qu’il ne trouvait pas de raison de rester.

D’une manière générale, les motivations des collaborateurs qui s’évaporent brusquement sont très diverses. Citons le cas véridique d’un garçon de café qui a rendu son tablier sans crier gare, pour suivre dans la rue une cliente qui lui avait tapé dans l’œil. Il l’a épousée. Mais il n’est jamais retourné s’expliquer avec le patron du restaurant de La Chaux-de-Fonds où il travaillait au moment des faits. Pour l’employeur, la question est de savoir s’il s’agit d’une décision irrévocable ou d’un coup de tête sur lequel on peut passer l’éponge.

Même si l’employé part fâché, on ne peut pas automatiquement conclure à un abandon de poste: le TF admet que l’intéressé peut très bien agir sous le coup de l’émotion, c’est-à-dire de manière «irréfléchie». «Cette manière de voir les choses me paraît assez problématique, car elle revient à instituer une sorte de droit de repentir qui ne facilite pas l’examen de la question», estime Sophie Paschoud, secrétaire patronale au Centre patronal de Paudex. De plus, aux yeux du droit, une absence de quelques jours n’est pas assez longue pour qu’on puisse déduire qu’il s’agit d’un abandon de poste.

Dans la pratique, les situations dans lesquelles l’intention du travailleur ne fait strictement aucun doute «ne sont de loin pas les plus fréquentes», constate Sophie Paschoud. «Dès lors, l’employeur doit, en premier lieu, prendre acte du départ du collaborateur et le sommer de reprendre son poste s’il ne peut pas justifier son absence.» En l’absence de réponse à l’expiration du délai de réception de la mise en demeure, l’employeur peut estimer que l’intéressé a bel et bien abandonné son poste et donc, résilié lui-même son contrat avec effet immédiat. Congédier le déserteur serait non seulement inutile, mais risqué: le licenciement pourrait être considéré comme injustifié.

Depuis le début des années 2000, une demi-douzaine de cas ont été portés devant les tribunaux romands. Exemple emblématique: une dispute éclate, le travailleur part en colère puis revient dans de meilleures dispositions d’esprit, mais trop tard, le patron ne veut plus de lui. Dans deux cas précis, les juges ont estimé que l’employeur avait adopté au cours de la dispute une attitude «potentiellement vexatoire» qui pouvait expliquer l’abandon de poste. Le premier employeur avait, dans le feu de l’action, menacé le travailleur de ne pas lui payer le mois en cours. Le second avait mis en doute la parole du collaborateur et exigé de ce dernier qu’il lui présente sur-le-champ des doubles de ses fiches de paie. Aucun des deux n’a pu faire valoir son droit à une indemnité.

Autre erreur: interpréter le refus de se conformer à une consigne comme un abandon de poste. En 2002, un employeur vaudois a licencié avec effet immédiat un aide-coffreur qui ne s’était pas présenté au travail afin de ne pas être obligé d’obéir à un ordre. En l’occurrence, il s’agissait de transporter des collègues avec son propre véhicule, le bus habituellement utilisé à cet effet étant tombé en panne à Bussigny.

L’employeur a considéré qu’il s’agissait d’un abandon de poste. Mais comme l’intéressé a ensuite expressément manifesté la volonté d’être réintégré, les juges ont estimé qu’il n’avait pas refusé de travailler: il n’était simplement pas d’accord d’utiliser sa voiture privée. Son «attitude peu coopérative» ne constitue pas un manquement au devoir de fidélité, puisque le travailleur n’est pas tenu de rendre un service de complaisance à son employeur – c’est à ce dernier qu’incombe la tâche de fournir les moyens nécessaires pour effectuer le travail demandé.

En 2005, un autre employeur romand a eu la mauvaise idée de licencier une collaboratrice parce qu’elle ne voulait pas du nouveau poste qu’on lui proposait à son retour de maladie, sa place initiale de vendeuse n’étant plus disponible. Le TF a estimé que l’intéressée n’avait «nullement manifesté sa volonté de mettre fin aux rapports de travail»; elle s’était uniquement opposée à une affectation qu’elle jugeait non conforme à son contrat.

En revanche, la Cour d’appel des prud’hommes de Genève a classé comme un abandon de poste l’attitude d’un chauffeur qui, après «mûre réflexion», avait informé son employeur qu’il ne réapparaîtrait pas parce qu’il ne voulait plus avoir affaire au douanier avec lequel il s’était fâché. Certes, il avait aussitôt exprimé le désir d’être muté sur un autre site. Mais l’expression «après mûre réflexion», écrite noire sur blanc, s’est retournée contre lui.

Depuis le début des années 2000, une demi-douzaine de cas ont été portés devant les tribunaux romands

«Un abandon de poste est par définition injustifié, mais il peut en revanche être excusé»