Le Temps: La question du maintien ou non de la Grèce dans la zone euro a ressurgi à intervalles réguliers ces dernières années. Y a-t-il plus de danger que survienne un «Grexit» maintenant qu’il y a quelques mois?

Daniel Gros: Je ne crois pas que ce scénario soit plus dangereux actuellement, mais il est néanmoins devenu un peu plus vraisemblable récemment. A mon avis, la question d’un Grexit ne se pose pas en tant que telle. Le problème le plus important est de savoir combien de temps la Grèce peut continuer à fonctionner sans que le pays ait besoin de recourir à des mesures de contrôle des capitaux. C’est la question la plus décisive. Je ne crois pas que l’on va, du jour au lendemain, introduire une nouvelle monnaie – le chemin serait long pour y parvenir. Il est plus vraisemblable que le gouvernement limite les retraits d’argent de ses citoyens. Ceux-ci ne pourraient alors plus retirer l’argent de leur compte, ni effectuer des versements à l’étranger. Ce sont des mesures qui pourraient être mises en place rapidement.

– Un peu comme à Chypre en 2013…

– Oui, mais à la différence qu’à Chypre, les choses ont évolué ensuite de manière relativement positive. En Grèce, il se pourrait que l’on mette en place des mesures de contrôle des capitaux mais qu’ensuite on en reste au statu quo. C’est aussi possible.

– Si l’on revient à la question de la dette, il y a eu différentes propositions pour étaler son remboursement sur une plus longue durée, réduire les seuils à rembourser («haircut»), lier le paiement des intérêts à la croissance du pays, etc. Que pensez-vous de ces propositions?

– Renégocier la dette n’est pas l’aspect le plus important pour la Grèce actuellement. L’essentiel des dettes du pays est remboursable à un horizon qui dépasse les vingt ans. La question essentielle porte sur le fait que le pays entreprenne suffisamment de réformes afin que les prochaines tranches puissent être versées à Athènes. Les montants à rembourser prochainement sont redevables au FMI et à la BCE – il n’est pas question de les réduire ou de les renégocier.

– Qu’en est-il des liquidités? Si le recours au mécanisme de prêts d’urgence ELA n’était plus assuré, risque-t-on d’assister à une sorte de Grexit par accident que personne n’aurait vu venir?

– Le problème des liquidités est déjà là. Mais il n’existe pas de données qui permettent de dire, demain c’est fini. L’accès aux liquidités fait toujours l’objet de négociations.

– Il y a beaucoup de discussions à propos des réformes les plus urgentes à réaliser par le pays, allant des retraites aux privatisations. Quelles réformes peuvent être mises en place le plus vite possible?

– S’agissant des retraites et des privatisations, il ne s’agit pas de mettre en place de nouvelles réformes. La question porte plutôt sur le fait que des réformes, qui avaient déjà été élaborées précédemment, ont été annulées par le nouveau gouvernement de Syriza. Les gouvernements européens ne l’acceptent évidemment pas. Le nouveau gouvernement voulait entièrement les supprimer. Par la suite, les discussions ont porté sur leur maintien partiel ou des changements dans leur mise en œuvre. Les Européens attendent des plans concrets de la Grèce mais son gouvernement ne les a pas encore livrés complètement.

– Quels sont les risques liés au maintien du statu quo? Avec la perspective d’une Grèce qui garde l’euro mais des réformes qui s’enlisent, une économie qui peine à redémarrer, etc.

– Je crois que l’économie grecque peut continuer à croître beaucoup plus rapidement avec l’euro mais – et c’est là le point essentiel – à condition que le pays entreprenne de véritables réformes. On peut le constater en regardant les exemples de l’Irlande et du Portugal. L’euro n’a pas été en soi un frein à la reprise pour ces pays qui ont été durement touchés au sortir de la crise financière. Toutefois, cela signifie justement que les réformes doivent être effectivement mises en place. En l’absence de réformes, l’introduction d’une monnaie propre n’aiderait pas beaucoup l’économie du pays. Avec une «nouvelle drachme», il y aurait au début beaucoup d’inflation, une hausse des taux d’intérêt à l’intérieur du pays, encore plus d’incertitude, les investissements chuteraient. Ce n’est pas un contexte propice à une reprise.

– Une monnaie plus faible ne créerait-elle néanmoins pas des opportunités pour l’économie d’exportations?

– Cela constituerait un avantage important mais il ne serait pas décisif à mon avis. La Grèce a déjà abaissé ses salaires, mais les exportations n’ont pas accéléré. Dans ce contexte, je suis sceptique sur le fait qu’une monnaie propre – et la dévaluation qui en découlerait – puisse vraiment changer quelque chose à la compétitivité du pays.

– Qu’il s’agisse de l’euro ou d’une autre une monnaie, cela ne peut donc pas remplacer la nécessité d’entreprendre des réformes.

– Tout à fait. Si le pays ne se réforme pas, réintroduire une monnaie propre n’apporterait rien. En outre, il ne faut pas oublier que même si la Grèce sortait de la zone euro, l’UE devrait continuer à aider le pays en tant que membre. Une économie grecque qui ne fonctionne pas resterait une charge pour l’UE, avec ou sans euro.