L’accord de libre-échange ne relancerapas les exportations suisses vers la Chine

Commerce Le traité avec Pékin risque de ne jamais produire d’effets concrets

Berne a pourtant fait des concessions jugées «majeures»

Après quatre mois consécutifs de contraction, les exportations suisses vers la Chine ont rebondi en mars, de 12,4%. Le chiffre, publié jeudi par les douanes, ne suffit cependant pas à contrer la tendance à la baisse. Sur le premier trimestre, la valeur des biens livrés en Chine a reculé de 2%.

Or ce n’est pas l’accord de libre-échange (ALE) avec la Chine, troisième partenaire commercial de la Suisse, qui relancera les affaires des exportateurs, à en croire Bryan Mercurio. Ce professeur de droit à la Chinese University de Hongkong a étudié en détail le contenu de ce traité en vigueur depuis près de dix mois. «Je ne suis pas très enthousiaste», déclarait-il la semaine dernière, invité à livrer son verdict devant la Chambre de commerce suisse à Hongkong.

Depuis, Bryan Mercurio a été contacté par plusieurs sociétés suisses, soucieuses d’éclairer certains aspects techniques pour savoir si leurs produits pourront profiter de l’ALE. Mais même dans ce cas, ce spécialiste des accords commerciaux douche tout espoir de gain rapide, comme nous le pressentions dans ces colonnes en décembre dernier. «Dans la plupart des accords concernant les pays développés, les gains sont en majorité immédiats. Ici, c’est le contraire. Il faudra attendre bien souvent cinq à dix ans pour que les droits de douane soient vraiment réduits», observe-t-il. En outre, seuls une poignée de secteurs sont concernés, principalement la pharma, les machines et l’horlogerie. Or «leurs produits, chers parce qu’à forte valeur ajoutée, ne vont guère profiter de la petite baisse de prix permise par les nouveaux tarifs douaniers», note Bryan Mercurio. Surtout, «il n’y a rien sur les services, c’est très décevant», poursuit-il. Inutile alors d’attendre le moindre impact macroéconomique décisif, fait-il remarquer en se demandant: «Les échanges ont doublé depuis 2008, sans ALE, alors pourquoi en négocier un de la sorte?»

Nathan Kaiser a la réponse. Associé de Eiger, une étude spécialisée dans le conseil aux entreprises en Asie-Pacifique et en Chine, cet avocat suisse rappelle qu’«il y avait une volonté politique suisse, pour des raisons intérieures, de conclure un accord. Dès le départ, la négociation était donc déséquilibrée car Pékin n’y voyait qu’un champ d’expérimentation avec un pays européen. Les négociateurs suisses ont néanmoins obtenu le maximum qu’ils pouvaient.» Son verdict rejoint pourtant celui de Bryan Mercurio. «Les réductions de droits de douane sont si faibles et si longues à être appliquées, pointe l’avocat, alors que le monde change tellement vite… Dans l’immédiat, cet accord n’a qu’une portée cosmétique pour une grande majorité des secteurs.»

D’autres éléments limitent encore son impact. «Aujourd’hui, les ALE servent aussi à abaisser les barrières non tarifaires, devenues un obstacle plus important au commerce que les droits de douane, note Nathan Kaiser. En outre, les accords dits approfondis ne traitent pas seulement des biens, mais aussi des services ou d’Internet, des secteurs en forte croissance. Or tant pour les barrières non tarifaires que pour les services, en particulier financiers, le contenu matériel et concret du traité avec la Chine est vide. Pékin ne voulait pas entrer en matière. Même chose ou presque pour la propriété intellectuelle, pourtant si précieuse pour la pharma.»

L’envolée du franc depuis la fin du taux plancher comme le ralentissement de la conjoncture en Chine ont de toute façon effacé les bénéfices espérés. «Il est très difficile de lier un ALE à la croissance des échanges, reconnaît Bryan Mercurio, car quantité de facteurs entrent en jeu.» Réalisée en 2009, l’étude de faisabilité de l’accord promettait pourtant une hausse des exportations allant jusqu’à 67%, «mais ces rapports exagèrent toujours», sourit le professeur.

La Suisse s’est réjouie d’être la seule grande économie européenne à avoir signé un ALE avec la Chine. Cependant, cette avance risque de se retourner contre elle en raison d’«une concession majeure, juge Bryan Mercurio. L’accord ne contient pas de clause dite de la nation la plus favorisée. Cela signifie que si l’Union européenne négocie un jour un ALE avec la Chine et qu’elle obtient de meilleures conditions, la Suisse ne pourra pas exiger d’être aussi bien traitée.» D’autres pays, comme l’Australie et la Corée du Sud, ont pourtant obtenu l’inclusion d’une telle protection dans leur traité avec Pékin.

Pour contrer Bryan Mercurio, le directeur du Swiss Business Hub de Hongkong, Frank Eggmann, avance qu’«il ne faut pas oublier ni sous-estimer l’effet positif produit par cet ALE sur le climat des affaires entre les deux pays. Comme le fait Solar Impulse en ce moment, l’accord a mis la Suisse en lumière en Chine. C’est très important.» Et de rappeler que «même limitées, les réductions de droits de douane peuvent représenter une somme significative pour les PME.»

«Dans l’immédiat, cet accord n’a qu’une portée cosmétique pour une grande majorité des secteurs»