Le Temps: Selon une étude récente de votre concurrent Manpower, une entreprise sur deux a de la peine à trouver des employés qualifiés. Quelles sont les professions recherchées actuellement?

Michael Agoras: Une entreprise sur deux? Cela me paraît exagéré. Notre économie serait alors dans une situation désastreuse. Dans la construction, la majorité des sociétés sont des PME. Pour elles, il est vrai que les employés qualifiés, comme les maçons, les électriciens et les mécaniciens manquent. Mais cela découle à mon avis de structures déficientes en Suisse au niveau de l’apprentissage. Dans une classe, deux tiers à trois quarts des apprentis sont destinés aux bureaux. La demande de personnel qualifié par les entreprises n’est donc pas satisfaite par les apprentis. Or il y a beaucoup plus de demande d’emplois dans les bureaux que d’offre. Du coup, il manque notamment plus de 2000 ingénieurs en Suisse. Notre pays est axé sur la recherche et le développement de nouveaux produits, ainsi que sur les services. Dans ce dernier cas, il manque du personnel qualifié.

– Le problème d’adéquation entre les besoins des entreprises et la formation professionnelle s’est-il accentué?

– Oui, c’est clair. Le besoin des entreprises est actuel, alors que la formation duale a plusieurs années de retard. Nous continuons donc à former des jeunes dont les entreprises n’ont pas besoin. La collaboration entre les écoles et les entreprises doit être beaucoup plus forte. Elle manque actuellement de structures. On donne des statistiques, on discute, mais on n’agit pas.

– Comment la Suisse peut-elle résoudre ce manque de ressources humaines qualifiées dans de nombreux secteurs?

– Tout d’abord, Suisse Tourisme, economiesuisse et l’OSEC doivent s’améliorer. Ils doivent renforcer le travail de marketing et de positionnement de la Suisse à l’étranger. Ensuite, une partie du monde politique doit cesser de dire des inepties, car cela est dangereux. Depuis la Seconde Guerre mondiale, la Suisse n’a pas cessé de recourir à de la main-d’œuvre étrangère, car elle en avait besoin pour son développement. La démographie et la spécialisation ont changé, ce qui fait que nous avons davantage besoin de personnel qualifié aujourd’hui qu’il y a cinquante ans. On doit donc accueillir des étrangers et ne pas tout faire pour qu’ils repartent après douze mois. A ce niveau, nous ne sommes pas performants par rapport à d’autres pays du nord de l’Europe et à la France.

– L’accueil des familles est-il insuffisant?

– Oui, nous devons améliorer l’accueil et l’encadrement des familles et des étrangers, un point faible en Suisse. Nous devons fournir des crèches avec des horaires qui conviennent aux parents. Les écoles aussi ne sont pas adaptées. Comment voulez-vous qu’une employée qualifiée à temps partiel désireuse d’augmenter son taux de travail puisse le faire avec les horaires actuels des écoles? Il suffirait de dire que l’école démarre à 8 heures et se termine à 16 heures pour permettre à des femmes qualifiées de répondre à leurs souhaits. La question du financement se pose évidemment. C’est à cela que la politique doit répondre. Et pas à la question de savoir si on devrait ou non accueillir des étrangers en Suisse.