L’achat de congés chez Swisscom ouvre un débat sur la santé

Repos Le groupe permet l’acquisition de dix jours de vacances par an

Le modèle inédit pose la question du stress et du repos

En 2015, les 16 000 employés de Swisscom pourront ajouter à leurs vacances jusqu’à dix jours de congé chaque année. «L’équilibre entre les vies professionnelle et familiale est essentiel pour de nombreux collaborateurs, écrit l’entreprise helvétique. C’est pourquoi les employés de Swisscom peuvent désormais acheter jusqu’à deux semaines de congés supplémentaires […].»

Cette nouvelle politique du temps libre tarifé est mise en place après que l’entreprise a testé son système auprès de ses employés. «En 2013, ce sont 130 personnes sur un total de 2300 (à qui la proposition a été faite) qui ont pris environ 900 jours de vacances», précise Christian Neuhaus, porte-parole.

«Contrairement aux congés non payés, précise-t-il, l’achat de congés n’engendre aucune réduction des prestations telles que les indemnités journalières maladie, les frais forfaitaires, etc.» Le coût de cet achat, lui, sera en revanche déduit du salaire de l’employé.

«Je vois un aspect positif dans cette proposition, commente pour sa part Catherine Züllig, de Promotion Santé Suisse: la mesure offre au collaborateur la possibilité de participer à l’organisation de ses tâches.» Cependant, la dilution des règles dans la gestion du temps de travail, si elle n’est pas accompagnée de règles claires, peut aussi comporter des travers, commente cette spécialiste du stress. «Dans le cas d’horaires annualisés, on voit parfois des gens qui accumulent des heures afin de créer un droit supplémentaire à des vacances. Dans un autre sens, ce type d’aménagement permet de gérer une surcharge de travail.»

Sur la question de l’autonomie au travail, Catherine Züllig souligne que cet aspect joue un rôle crucial dans la santé professionnelle. «La part active qui est laissée au travailleur permet de contrebalancer le stress», estime-t-elle. Membre des ressources humaines au sein de Laiteries réunies à Genève, Daniel Cerf commente positivement cette offre de Swisscom. «L’entreprise pourrait être gagnante sur les deux tableaux, ironise-t-il, au cas où les travailleurs en congé continueraient leur labeur en vacances!» Il fait remarquer à ce sujet que les gens les moins bien payés dans les entreprises sont en fait ceux qui ont une fonction plus intimement liée à leur place de travail. Comme aux Laiteries réunies, par exemple, où le lait est réceptionné et conditionné immédiatement.

Par rapport à des employés du domaine des services, qui ont tendance à être «hyperconnectés», les travailleurs de l’industrie peuvent donc a priori profiter de leurs vacances sans être soumis à des courriels professionnels.

A condition de pouvoir se payer des congés supplémentaires. Le système de Swisscom serait-il potentiellement discriminatoire? «En théorie, oui, et ce serait le revers de la médaille, estime le responsable des ressources humaines genevois. Mais en pratique, une majorité des foyers suisses compte deux salaires et on peut imaginer que les gens puissent utiliser cette offre.»

Les études helvétiques et européennes dénotent que le stress en emploi s’accroît partout. Elles suggèrent que les Suisses tirent leur épingle du jeu grâce à un marché encore dynamique et à un bon niveau d’autonomie. «Environ 300 000 personnes ont changé d’employeur en 2013», rappelle Antje Baertschi, porte-parole du Seco. «C’est pour cette raison, commente Daniel Cerf, qu’il faut retrouver de nouveaux équilibres entre vies familiale et professionnelle, ce qui est difficile, car la pression ressentie par les collaborateurs est le reflet de celle subie par les entreprises.» Néanmoins, celles-ci ont intérêt à «trouver des moyens pour que les employés puissent continuer à donner le meilleur d’eux-mêmes. Il s’agit notamment d’intégrer la valeur santé au travail, qui comprend notamment la question des vacances, du congé, du repos.»

Au CHUV, le nombre de congés sans solde s’est élevé à 371 en 2013, avec une durée moyenne de 155 jours (en 2011). «L’avantage d’offrir des congés non payés avec la garantie de conserver un poste équivalent est très prisé par les jeunes générations qui, souvent, favorisent leur épanouissement personnel avec l’envie de découvrir d’autres cultures ou d’autres cadres professionnels», commente Arnaud Vallat, adjoint à la direction des RH à Lausanne. «Mais, si les entreprises imaginent volontiers des systèmes de flexibilisation du temps de travail, sur lesquels elles communiquent, les cadres doivent produire des trésors d’imagination pour planifier les absences», commente le RH des Laiteries réunies. Congés, vacances: il s’agit cependant de ne pas tout confondre. «Les vacances sont une obligation, un droit inscrit dans le Code des obligations, ensuite il y a les congés», rappelle Daniel Cerf.

Travailler moins? «Les Suisses ont refusé l’initiative pour six semaines de vacances, souligne ­Antje Baertschi. Si les gens sont en vacances, ceux qui restent auront plus de travail, avait défendu le Conseil fédéral.»

«Acheter des vacances n’est pas la formulation la plus heureuse, car elle peut suggérer la fin d’un droit»