C’est une curiosité qui s’observe à intervalles réguliers. L’action de la Banque nationale (BNS) flambe de temps en temps, comme à l’automne 2016, lorsque la bourse suisse avait dû suspendre sa cotation afin de calmer les esprits. Non qu’elle représente le symbole d’une société en croissance, mais le titre compte ses fans, principalement en Allemagne, et ces derniers semblent toujours plus nombreux.

C’est ainsi qu’en 2017, l’action de l’institution a figuré parmi les meilleures performances boursières suisses, gagnant 120% (contre près de 20% pour l’indice SPI des actions suisses). Et les investisseurs ne s’en lassent pas: depuis le début de cette année, elle a encore engrangé 47%, alors que le SPI gagnait près de 14%. L’action BNS a ainsi battu un record, frisant les 7000 francs la semaine dernière, avant de retomber vendredi puis encore ce lundi (-2,6%). La BNS n’a pas voulu faire de commentaire.

Record après record

Le dernier record avait été atteint en septembre, à 4724 francs. Une lettre d’un investisseur allemand renommé avait dopé le cours. Il suffit en effet de très peu de transactions pour l'influencer parfois brutalement dans un sens ou dans l’autre, car la part des actions en circulation que les privés peuvent s’échanger s’élève à un peu de moins de 50% du capital – soit 50 000 actions pour une valeur de 282 millions au cours de lundi. Le reste est aux mains de cantons ou d’entités publiques. A noter aussi que les droits des actionnaires privés sont très limités et que ceux-ci ont très peu voix au chapitre lors des assemblées générales.

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Jusqu’ici, l’action de la BNS avait été considérée comme une sorte d’obligation, en raison de son dividende fixe de 15 francs, imperméable à la crise. Elle est devenue d’autant plus populaire que les taux négatifs ont rendu les emprunts d’Etat toujours moins rentables. Or, plus le cours augmente, moins ce rendement est intéressant si on le compare à l’investissement consenti. Au niveau actuel, il est de 0,2%, ce qui est tout juste mieux que les obligations souveraines suisses. En chiffres absolus, les actionnaires privés se partagent un peu moins de 750000 francs de dividendes par an, contre 2 milliards répartis entre les cantons et la Confédération.

Valeur trop faible, mais…

Le gourou allemand en question, Hans Bernecker, dont les lettres sont réservées à un cercle fermé de destinataires et filtrent rarement dans la presse, jugeait que la capitalisation de la BNS était trop faible par rapport à sa valeur réelle et que le titre devait donc logiquement progresser. Or, il a remis ça au début de l’année, d’après Cash Insider. Alors que la BNS publiait un bénéfice astronomique – 54 milliards de francs – dopé par le recul du franc et la bonne tenue des marchés, l’Allemand recommandait à nouveau l’action. Les raisons, il les donnerait plus tard, disait-il, toujours selon le média alémanique.

En Suisse, les analystes sont un peu perplexes. «Une explication? Je n’en ai pas. Le cours est déjà surévalué depuis longtemps et sans raison», souligne Thomas Stucki, responsables des investissements à la Banque Cantonale de Saint-Gall. Avant d’expliquer que, certes, les moyens habituels permettant de calculer la valeur d’une action – comme le ratio du prix de l’action sur les bénéfices attendus, ou le ratio du prix sur le portefeuille qui a enflé avec les interventions sur les marchés des changes – indiquent qu’elle est faible, même avec la hausse de ces derniers mois. «Mais ces calculs sont complètement hors sujet parce que les espoirs d’un dividende plus élevé sont limités tandis que les actionnaires privés n’ont aucun droit en cas de liquidation», poursuit l’expert.

Dividende gravé dans le marbre

De fait, la valeur du dividende est pratiquement gravée dans le marbre. Son augmentation nécessiterait une intervention du parlement, qui devrait décider d’une modification de la loi sur la BNS, et il n’a donné aucun signe dans ce sens. C’est lui qui a fixé le niveau, tout comme la répartition du bénéfice entre les cantons et la Confédération. Les investisseurs privés ont reçu la même somme chaque année depuis 1921, quel que soit le niveau de bénéfice. Seule exception, l’année 2013, lors de laquelle ni les cantons, ni la Confédération, ni les privés n’ont reçu un centime en raison de pertes historiques.

Enfin, rappelle Thomas Stucki, «reste l’espoir d’un retrait de la bourse et d’une distribution aux actionnaires privés. C’est également très improbable.» Les spéculateurs misent sur une répétition de la décision de la Banque des règlements internationaux (BRI), qui avait racheté ses propres actions au début des années 2000. L’institution basée à Bâle – aussi connue comme la banque centrale des banques centrales – avait proposé 25 000 francs aux investisseurs, soit près de trois fois la valeur de l’action au moment de l’annonce. Problème: rien n’indique que la BNS y songe, encore moins qu’elle s’y prépare. Elle ne l’a jamais évoqué, même de façon voilée.

La cotation de la BNS est singulière dans le monde des banques centrales, mais pas unique. La Banque du Japon et celle de la Grèce sont également présentes en bourse, sans susciter un engouement similaire, au contraire.