Selon un récent sondage de la HandelsZeitung, un à deux Suisses sur dix seulement seraient actionnaires. En réalité, il y en a sans doute trois fois plus puisque les cotisants des caisses de retraite sont aussi des actionnaires. Mais comme l'a souligné hier à Fribourg le professeur Paul Dembinski, de l'Observatoire de la finance de Genève lors d'un séminaire sur la responsabilité des actionnaires dans les sociétés, nul ne sait exactement dans notre pays combien d'entreprises font appel aux fonds d'actionnaires extérieurs ni même combien il y a d'actionnaires individuels. Poser la question de leur identité est donc tout aussi délicat que se demander s'ils ont une responsabilité dans les entreprises où ils choisissent d'investir.

Cette dernière question était pourtant au centre des débats d'une rencontre organisée par l'Institut interdisciplinaire d'éthique et des droits de l'homme (IIEDH) de l'Université de Fribourg en partenariat avec Action de Carême, la Convention d'actionnaires Nestlé (Canes), l'Observatoire de la finance ou encore Pain pour le prochain. La responsabilité de l'actionnaire est un sujet d'autant plus pertinent que le fondement micro-économique de l'économie de marché dépend largement de la notion de «société anonyme» (SA). Dans cette structure juridique, qui met en exergue les droits et les devoirs des actionnaires, ceux-ci sont malgré tout des citoyens. Comme le relève alors le coordinateur de l'IIEDH, Patrice Meyer-Bisch, les actionnaires-citoyens ont des comptes à demander aux sociétés. Copropriétaires de ces dernières, ils doivent «se réapproprier l'humanisme du marché». En clair, ils doivent arriver à concilier leur responsabilité éthique d'actionnaires à la logique économique.

Derrière ces idéaux, il y a cependant la réalité quotidienne. Comment les actionnaires peuvent-ils exercer leur responsabilité? En ont-ils seulement les moyens? Pour Paul Dembinski, «la possibilité qu'a un petit actionnaire d'exercer une influence réelle sur le comportement de l'entreprise est très faible, d'autant plus que l'influence en question va à l'opposé des aspirations usuelles du marché». L'universitaire va plus loin: la responsabilité de l'actionnaire n'est pas tant dans l'exercice de ses droits que… dans la prise de contrôle de l'entreprise. Ce qu'il est illusoire d'espérer: les sociétés cotées en Bourse ne représentent qu'un faible pourcentage de la substance économique d'un pays comme la Suisse.

Le juriste Jacques-André Schneider, pourtant très impliqué dans des projets institutionnels qui prônent le développement durable et l'actionnariat actif, n'est pas aussi radical. Il réclame, en se basant sur les moyens légaux dont dispose un actionnaire, que ce dernier exerce d'abord son droit de proposer des résolutions en assemblée générale ainsi que celui de «demander un comportement déterminé de l'entreprise». Au-delà de ces moyens qui ne sont guère utilisés, il y a aussi la nécessité pour l'actionnaire d'être correctement informé sur les sociétés dont il est copropriétaire. Là, si le déficit est criant, la responsabilité semble devoir être partagée.

D'une part, comme l'a souligné Pierre Dysli du cabinet de consultants Spencer Stuart, les administrateurs des SA n'ont pas encore pris la juste mesure de ce que représente leur «responsabilité boursière». En clair, ils n'évaluent pas encore l'importance de devoir renseigner les analystes financiers sur l'impact qualitatif et quantitatif que peut avoir, dans l'évaluation d'une société, l'image qu'en donnent ses responsables. D'autre part, comme l'ont relevé Serge Ledermann, qui préside l'Association suisse des analystes financiers et gestionnaires de fortune (ASAG), et l'analyste à l'Union Bancaire Privée Romain Pasche, l'intégration des critères de développement durable et d'analyse sociale d'une entreprise n'est pas encore courante dans les études financières. «Or, maximiser le bénéfice n'est pas le seul souci des dirigeants d'entreprise», reconnaissent les deux analystes.