Le financier russe Platon Lebedev, président de la société financière Menatep et actionnaire du groupe pétrolier Yukos, apparaît dans une enquête pour trafic d'armes qui occupe les justices suisse et française depuis trois ans. Platon Lebedev a été arrêté en Russie le 2 juillet dernier pour fraude et évasion fiscale, et le patron de Yukos, Mikhaïl Khodorkovski, l'a suivi en prison le 25 octobre. Menatep est décrite par Yukos comme son «centre financier». L'affaire illustre d'un jour nouveau les liens de Menatep et de ses dirigeants avec les hautes sphères du pouvoir politique et militaire russe sous le règne du président Boris Eltsine (1992-1999).

Selon des documents judiciaires français datés de novembre et décembre 2000, Platon Lebedev est intervenu personnellement pour que Menatep finance la livraison d'armes russes à l'Angola, au milieu des années 90. Les matériels concernés sont des «engins blindés, mines, munitions, hélicoptères MI 25 et MI 35, des moteurs pour avions MIG 21, MIG 23, systèmes de visée nocturne». Le gouvernement angolais, alors engagé dans une guerre civile contre le mouvement rebelle UNITA, a déboursé 505 millions de dollars pour ces armes. Menatep aurait avancé quelque 162 millions de dollars au fournisseur, la société slovaque ZTS Osos. «Menatep garantissait les fournisseurs de ZTS Osos, ou les payait en attendant d'être remboursé par l'Angola», a expliqué aux enquêteurs l'un des intermédiaires impliqués dans l'opération, l'homme d'affaires français Pierre Falcone.

Comme le relève un récent jugement du Tribunal fédéral, la justice genevoise soupçonne Pierre Falcone et un autre intermédiaire, le Franco-Russe Arkady Gaydamak, d'avoir «blanchi» le produit de ce «trafic d'armes» et d'avoir détourné une partie de l'argent issu de ces ventes, peut-être au profit de responsables politiques. Une société liée à Pierre Falcone aurait, selon les documents, perçu près de 68 millions de dollars sur un compte ouvert auprès de la banque Cantrade Ormond Burrus à Genève dans le cadre de cette opération; des sociétés liées à Arkady Gaydamak ont perçu près de 77 millions de dollars versés à la Cantrade Private Bank de Jersey.

Paribas au premier plan

Pierre Falcone a réfuté les accusations de «trafic d'armes» et affirme que le matériel fourni ne visait qu'à protéger de la rébellion le gouvernement angolais légitime. Arkady Gaydamak, qui avait amené Menatep dans la transaction, n'a pas pu être joint pour commenter ces informations. Son partenaire assure que la part de profit des deux hommes dans l'opération n'a pas dépassé 2%, le reste ayant servi à payer des fournisseurs.

Selon les mêmes documents, l'essentiel du financement accordé à ZTS-Osos a été accordé par la banque française Paribas (aujourd'hui BNP-Paribas), à hauteur de 346 millions de dollars. Un contrat signé en 1994 entre ZTS-Osos et Paribas prévoyait le remboursement de ces crédits grâce à du pétrole fourni par l'Angola. Selon Pierre Falcone, d'autres banques européennes auraient participé à la transaction avec Paribas. Comment l'une des plus grandes banques françaises a-t-elle pu être associée à un commerce d'armes dont les enquêteurs estiment qu'il ne disposait pas des autorisations officielles nécessaires, et qui a fait l'objet d'une plainte du gouvernement? La direction de BNP-Paribas n'était pas en mesure, vendredi, de répondre à cette question.