Sujet sensible. Dans l’imagerie populaire, l’actionnaire est dépeint comme un bourgeois bedonnant, avide de profit, très laid, égoïste et fumant un cigare. Bref, pas très sympathique. Honoré Daumier est passé par là.

La réalité aujourd’hui est différente. L’actionnariat est de plus en plus collectif et professionnel. Le petit actionnaire qui choisit ses actions dans le journal le matin en prenant son café est remplacé par des fonds d’investissement ou des caisses de pension. L’instinct est remplacé par des ordinateurs et bientôt par l’intelligence artificielle.

La primauté des actionnaires abandonnée?

Pourtant, fondamentalement, le rôle de l’actionnaire n’a pas changé: canaliser l’épargne privée ou publique vers l’investissement et les entreprises. En contrepartie, il se rémunère par le cours de l’action ou des dividendes. Mais se fait-il encore entendre?

En août, 181 des chefs d’entreprise les plus puissants du monde se sont réunis sous l’égide de la Business Roundtable. Ils ont étonné le monde par un communiqué dans lequel ils s’engageaient «à conduire leurs entreprises pour le bénéfice de tous les stakeholders: clients, employés, fournisseurs, communauté locale et (en fin de liste) les actionnaires».

La précédente chronique: Warren, Sanders, Piketty, AOC et les autres…

Du point de vue des relations publiques, ce fut un grand succès. Finalement, les entreprises allaient définitivement enterrer Milton Friedman et sa théorie de la primauté de la valeur actionnariale et du profit. Les entreprises travaillent donc pour le bien de la société en général. Ouf!

Quoique. Les chefs d’entreprise qui ont signé cette déclaration doivent aussi respecter le droit de l’entreprise. Celui-ci est calqué sur le système démocratique. L’assemblée générale des actionnaires représente le peuple qui vote. Il désigne son parlement, à savoir le conseil d’administration. Celui-ci, à son tour, entérine le gouvernement, c’est-à-dire la direction de l’entreprise.

Dans ce système, l’actionnaire, privé ou public, a la primauté. Il est la courroie de transmission entre l’épargne (lui) et l’investissement (l’entreprise). En insistant sur la profitabilité de l’entreprise, il favorise une utilisation efficiente des ressources. Par avidité, sans doute, mais aussi parce que, sans cela, il n’y a pas de création de richesse. C’est un exemple classique (Adam Smith) où l’intérêt individuel sert la cause publique.

Pression actionnariale essentielle

Il ne faut pas faire d’angélisme non plus. Cela a aussi conduit à des excès. Mais, en général, le système fonctionne plutôt bien, surtout si la stratégie s’accompagne d’objectifs environnementaux, éthiques ou d’égalité de traitement. Cependant, la pression actionnariale sur la profitabilité reste essentielle.

Aujourd’hui, les taux d’intérêt plongent et les rendements négatifs sur obligations dépassent les 15 000 milliards de dollars. Dans ce contexte, comment rémunérer l’épargne de manière positive, par exemple celle des fonds de prévoyance? Un peu dans l’immobilier, de plus en plus dans les actions.

Autre chronique de Stéphane Garelli: Le profit est-il passé de mode?

Donc pas question pour les chefs d’entreprise de négliger leur profitabilité, quoi que disent certains. Face à un actionnariat moins morcelé, plus activiste et qui demande des résultats financiers, ils n’ont pas d’autre choix que de s’exécuter. Autrement, c’est le siège éjectable. Selon la firme Russell Reynolds Associates, 17% des directeurs généraux ont perdu leur job l’année dernière, dont un tiers contre leur gré.

Influence sur la société

La pression actionnariale va désormais au-delà des résultats financiers. Elle vise aussi une influence positive sur la société, comme dans l’investissement d’impact, ou une meilleure gouvernance. Ainsi, le fonds souverain norvégien dénonce la fonction cumulée de président et de directeur général, ce qui est le cas dans environ 45% des entreprises en Europe et aux Etats-Unis. Par transparence, il annonce aussi à l’avance ses intentions de vote aux assemblées générales d’actionnaires.

In fine, l’actionnariat, aujourd’hui, c’est un peu nous tous, parfois directement, souvent indirectement à travers l’épargne publique et les institutions qui la gèrent. Sans la pression qu’il exerce sur la compétitivité des entreprises, tous les autres objectifs de société seraient impossibles.

Le rôle de l’actionnariat est donc primordial. Non pas au sens qu’il surpasse les autres buts économiques de l’entreprise, mais, étymologiquement, au sens qu’il en est à l’origine. Nuance…