Finance

L’affaire 1MDB se lit comme un manuel du parfait blanchisseur

Comment voler 4,5 milliards de dollars au nez et à la barbe des plus grandes banques du monde? Explications en six points

Pour détourner 4,5 milliards de dollars – dépensés en jets privés, yachts, bijoux, soirées au casino, tableaux et appartements de luxe – les dirigeants du fonds malaisien 1MDB et leurs complices ne se sont pas rendus dans des paradis fiscaux de seconde catégorie. Ils ont opéré à Singapour, en Suisse, au Luxembourg et aux Etats-Unis. Des centres de premier ordre où les systèmes antiblanchiment devraient être irréprochables. C’est loin d’être le cas, comme le montre la dernière plainte civile américaine visant les acteurs du scandale.

Sur ce sujet:  Scandale 1MDB: Washington met la pression sur les Genevois de PetroSaudi

Dans chaque banque, les transactions colossales opérées pour détourner l’argent du fonds souverain malaisien ont pourtant fait naître des doutes. En témoigne cet échange hallucinant survenu au sein de la Falcon Bank de Singapour: «Mohammed, le reste de la documentation que notre ami en Malaisie a fournie est absolument ridicule, entre nous», explique un banquier à son patron, le directeur exécutif de Falcon Mohammed Husseiny, lui-même complice et bénéficiaire présumé des détournements.

«Cela va nous causer des ennuis à tous, poursuit le banquier. Ce n’est pas professionnel, pas préparé, au mieux, amateur. La documentation qu’ils envoient est une blague, entre nous, Mohammed, c’est une blague! C’est quand même quelque chose: comment peux-tu envoyer des centaines de millions de dollars avec une documentation, tu sais, neuf millions ici, 20 millions là, pas de signatures sur les factures, c’est une sorte de copier-coller… Je veux dire, c’est ridicule. […] Si les autres banques font juste «bip» et que cela est annoncé [aux autorités]… On aura un énorme problème!»

Falcon Bank procédera finalement aux transferts. Comme d’autres banques (Deutsche Bank, BSI) qui ont jugé, à un moment, que les transactions étaient suspectes. Pourquoi ces défaillances systématiques? Explications sous la forme des six commandements du parfait blanchisseur.

1) Tes transactions tu opacifieras

Un milliard de dollars a été siphonné à travers l’investissement de 1MDB dans la junior pétrolière PetroSaudi, selon la plainte américaine. L’argent a d’abord été transformé en prêt islamique, puis en actions d’une filiale de PetroSaudi, PSOSL, puis en parts dans un fonds des îles Caïmans.

Pour donner l’impression que ces parts valaient 2,3 milliards de dollars, les acteurs de la fraude ont détourné de l’argent prêté à 1MDB par Deutsche Bank pour créer un carrousel de fonds – la même somme tourne à plusieurs reprises dans un circuit de comptes – et ainsi simuler les profits retirés de l’investissement.

2) De faux documents tu présenteras

Confrontés aux demandes d’explications de leurs banques, les dirigeants de 1MDB et leurs complices ont choisi de mentir. Faux formulaire A chez BSI, faux contrat donné à UBS pour justifier le transfert de 223 millions de dollars, faux relevé de compte remis à Deutsche Bank… Ces documents bidon ont passé la rampe car ils étaient présentés par des personnes jugées irréprochables: le bon client Jho Low, les dirigeants du fonds 1MDB et leurs acolytes du fonds souverain émirati IPIC.

3) De petites banques tu choisiras

Même si de grands établissements sont aussi concernés, l’essentiel des transactions litigieuses est passé par BSI, RBS Coutts à Zurich ou Falcon Bank (dont les dirigeants de l’époque figurent parmi les principaux suspects de la fraude). Ce n’est pas un hasard: l’acteur clé du scandale, l’homme d’affaires malaisien Jho Low, préférait «les banques boutique qui peuvent bouger vite, pas les grandes comme JPMorgan, comme il l’expliquait à un employé d’une galerie d’art. Des petites, rapides et agressives, et que vous connaissez très bien. D’Europe et des Etats-Unis, pas du Moyen-Orient ou d’Asie.»

Lire aussi notre éditorial: Scandale 1MDB: l’échec dramatique des banques

4) Les plus hautes autorités tu invoqueras

Evoquer l’attachement du premier ministre malaisien Najib Razak pour 1MDB, son «bébé», a fait taire les doutes de Deutsche Bank lors du premier transfert de 700 millions de dollars hors du fonds souverain. Le premier ministre a aussi garanti par sa signature certains emprunts contractés par 1MDB, ce qui a permis au fonds de s’endetter et de gonfler les montants détournés.

5) Les donations tu multiplieras

Des donations ont permis aux acteurs de l’affaire de s’échanger de dizaines de millions de dollars sans aucune justification. Quelque 94 millions de dollars issus du pillage de 1MDB ont ainsi été «donnés» au producteur du film Le Loup de Wall Street, Riza Aziz, qui n’est autre que le gendre du premier ministre malaisien. Le père de Jho Low lui a «donné» 235 millions de dollars, justifiant ainsi l’origine soi-disant familiale de sa fortune.

6) La «compliance» tu contourneras

Chaque banque est dotée d’un service de conformité ou compliance chargé de détecter les fonds suspects. Chez Falcon, BSI ou Deutsche Bank, ces services ont été désavoués après avoir émis des doutes sur des transactions «nébuleuses» ou «inacceptables» liées à 1MDB. Chez Falcon, les principaux suspects de la fraude étaient à la tête de la banque. Et chez BSI, c’est Jho Low qui s’est plaint des questions trop insistantes de la compliance: «J’espère ne pas avoir à expliquer la même chose encore et encore, mon temps étant mieux employé à générer de la richesse de sorte que les avoirs sous gestion chez BSI augmentent, plutôt que de donner des réponses qui ont déjà été données précédemment.»

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