«L'année dernière, nous avons assisté à un taux de rotation du personnel dans le monde bancaire comme on n'en avait plus vu depuis longtemps à Genève.» Ce constat de Jean-Luc Lederrey, analyste à la Banque Cantonale de Genève, s'explique de deux manières: la vague des rapprochements entre établissements financiers et la très bonne conjoncture dans le segment de la gestion de fortune. «Genève n'a plus connu de grosses fusions depuis celle de l'UBS et de la SBS», relève notre interlocuteur. Toutefois, des mariages de moindre ampleur donnent aussi lieu à des mouvements de collaborateurs. Ils sont certes moins impressionnants qu'à l'étranger. On apprenait par exemple en décembre, par la Neue Zürcher Zeitung, que UBS Warburg aurait débauché quelque 70 banquiers, essentiellement d'anciens collaborateurs de la banque d'affaires Donaldson Lufkin & Jenrette (DLJ) récemment acquise par le Credit Suisse First Boston. Surfant sur les problèmes d'intégration des deux institutions et sur les conditions du marché, UBS Warburg aurait proposé des prix faramineux aux employés de DLJ. Selon des analystes, c'est un salaire annuel de plusieurs dizaines de millions de dollars que la filiale de la banque suisse aura dû débourser pour s'attacher les services du célèbre banquier du CSFB Kenneth Moelis. D'autres cadres moins prestigieux auraient également été débauchés pour des sommes très coquettes.

A Genève, si les offres salariales lors de débauchages n'atteignent pas les prix américains, elles peuvent être élevées, souligne notre interlocuteur. Lors des dernières fusions bancaires dans la Cité de Calvin – que l'on pense par exemple au rachat de la banque d'Edmond Safra, la RNB, par HSBC –, les mouvements de personnel ont pu être importants. Et les salaires également. Car il est tentant, en période d'incertitude qui caractérise toute fusion, d'aller voir ailleurs. D'autant que le marché est très demandeur. L'idéal est de partir en équipes car ces dernières, si elles sont soudées, s'intégreront mieux dans leur nouvel environnement de travail. Certaines banques à Genève cherchent d'ailleurs en priorité à s'attacher tout ou partie d'un service d'un concurrent. Pourtant, constate Maxime Morand, spécialiste des ressources humaines, quitter précipitamment une banque lors d'une fusion constitue généralement une mauvaise solution. Les équipes davantage motivées par leur départ que par un nouveau projet professionnel font alors un mauvais choix et risquent de devoir changer une seconde fois d'établissement.

Cet esprit d'équipe a ses avantages même hors d'une période d'incertitude liée à une fusion. Ainsi, Régis Muletier, un ancien de JP Morgan, et un de ses collègues décidaient en mai de monter leur propre société active dans les hedge funds, Alternative Investment. Un troisième, toujours de chez JP Morgan, les rejoignait en octobre. Un voire deux autres ex-JP Morgan devraient s'établir dans la nouvelle société. Dans tous les cas de figure, c'est pourtant moins l'effet fusion – les deux fondateurs d'Alternative Investment ont quitté la banque avant même l'annonce du rachat de JP par Chase Manhattan – que la volonté d'indépendance, de travail sur le terrain et de davantage d'efficacité qui ont prévalu dans le choix des nouveaux associés.

Les fusions et acquisitions font immanquablement naître des rumeurs dont il n'est pas simple de séparer le bon grain de l'ivraie. La dernière fusion en date à Genève, celle de Chase Manhattan Private Bank (Suisse) et de JP Morgan (Suisse) qui interviendra le 31 mars prochain, apporte ainsi son lot d'informations contradictoires. Sur le marché, on murmure que toute l'équipe spécialisée sur le Moyen-Orient chez JP Morgan aurait démissionné. «Des amis me téléphonent pour me demander ce qui se passe. Or, seules quatre personnes, deux gérants et deux assistants, ont quitté le service et deux autres celui d'Amérique latine. Si l'on compare les deux premiers mois et demi de 2001 à la même période de l'année dernière, on constate qu'il n'y a pas eu davantage de départs. Les rumeurs exagèrent les faits, c'est dans la nature humaine», estime Ben Kroon, porte-parole de JP Morgan Suisse. Mais il est vrai, concède notre interlocuteur, que les départs cette année sont liés pour moitié aux bonus encaissés début 2000 et pour moitié à l'effet fusion qui se déroule au pas de charge. Ces défections ne sont pas uniquement liées aux filiales suisses. Le 12 février, on apprenait par le Wall Street Journal que deux très prestigieux banquiers d'affaires et un des directeurs de l'ancienne JP Morgan – qui, sur le plan du holding, a fusionné à la fin de l'an dernier – avaient quitté le prestigieux navire. Chacun doit rejoindre un établissement différent. A Genève, en revanche, une bonne partie des démissionnaires passe à la banque concurrente Morgan Stanley, selon des sources concordantes. «C'est ce que j'ai entendu dire», se cantonne à noter Ben Kroon. Le porte-parole de Morgan Stanley n'est guère plus loquace: «Je ne peux faire aucun commentaire car l'affaire est en suspens. Elle devrait se faire.» Si ce dernier affirme que l'engagement d'équipes est «circonstanciel», certains croient savoir que les quartiers généraux des deux établissements aux Etats-Unis se regardent en chiens de faïence. Et pour cause. Selon un bon connaisseur du dossier, un grand nombre d'employés de Morgan Stanley proviennent de JP Morgan. «Il y a eu deux grosses vagues, explique notre interlocuteur qui tient à rester discret. La première, il y a deux ans, lorsqu'une bonne partie du service de l'Amérique latine est allée étoffer l'équipe de Morgan Stanley pour développer les affaires sur cette partie du monde. La seconde a lieu maintenant.»

«Depuis deux ans, le turnover chez JP Morgan est phénoménal, poursuit notre source, pour deux raisons: l'une est liée à la fusion et au clash des cultures entre la Chase et JP Morgan (ce que Ben Kroon dément, ndlr). La seconde a trait au fait que la banque tend à devenir un broker à l'américaine. Le service à la clientèle s'apparente à celui fourni par une Goldman Sachs, par exemple.»

Les vagues de départs, lors de fusions ou indépendamment d'elles, ne sont possibles que par la bonne tenue de la conjoncture bancaire. C'est même cette dernière, plus que l'effet fusion, qui a incité des employés à changer d'établissements, estime Jean-Luc Lederrey. Dans la gestion de fortune à Genève, la situation a été exceptionnelle ces deux dernières années, marchés boursiers haussiers et création de nouvelles fortunes obligent. Du coup, les banques ont engagé massivement. Rien que l'année dernière et chez les banquiers privés genevois, Lombard Odier & Cie s'est adjoint les services de 200 nouvelles personnes. Chez Pictet & Cie, ils sont plus de 330 à avoir rejoint la société l'an dernier, en Suisse et à l'étranger. Quant à Darier Hentsch & Cie, l'établissement a recruté 90 collaborateurs. Certaines banques en difficulté ont vu, l'an dernier, pratiquement l'ensemble de leur service d'analyse partir pour la concurrence.

Pourtant, constatent de nombreux observateurs, cet état de grâce pourrait ne pas durer. «Les banques ont engagé beaucoup de monde pour être sûres d'avoir suffisamment de personnel qualifié, remarque Jean-Luc Lederrey. Mais on pourrait assister à un reflux si nous entrions dans un marché boursier baissier à long terme.» Pour l'heure, l'analyste n'observe pas de signaux particuliers dans ce sens, les perspectives des banques restant bonnes. Mais l'évolution plus que mauvaise des marchés financiers depuis le début de l'année incite à prendre ce risque au sérieux.