Analyse

L’agroalimentaire comble ses carences novatrices

ANALYSE. La branche de l'alimentation pourrait amorcer une phase intense de rachats, similaire à celle vécue par la pharma depuis dix ans, en raison du changement structurel que vit le secteur en raison de nouvelles attentes du consommateur. Mais celui-ci pourrait rester sur sa faim, quant à l'intérêt nutritionnel de ces nouveautés

Un lien étroit avec le corps et la santé, une industrie avec des poids lourds basés en Suisse: aliments et médicaments ont bien des points en commun. Ils partagent en outre une même faim vorace d’innovation. Ce parallèle, dressé initialement par la banque Landolt & Cie dans une note, exige de faire un retour en arrière. D’environ dix ans.

A l’aube des années 2010, l’industrie pharmaceutique s’apprêtait à faire face à une vague généralisée d’expirations de brevets de médicaments. Dans le même temps, les régulateurs durcissaient les conditions de mise sur le marché de nouvelles molécules. En panne d’innovation, les géants de la pharma en ont acheté en acquérant de jeunes biotechs, observe Elad Ben-Am, responsable de l’asset management auprès de la banque lausannoise. Des transactions se chiffrant à des dizaines de milliards de dollars, qui ont transformé les modèles d’affaires de ces sociétés pharmaceutiques – les géants suisses Roche et Novartis inclus –, privilégiant désormais une approche personnalisée des traitements: sur 30 médicaments mis sur le marché chaque année, deux tiers sont d’origine biologique, note Credit Suisse.

Bouleversements structurels

L’industrie alimentaire se trouve aujourd’hui dans une situation similaire, compare Elad Ben-Am. Autrement dit, dans une même quête d’innovation, qui devrait à terme modifier le secteur en profondeur.

Le consommateur a d’autres désirs et de nouvelles attentes face à ce qu’il ingère: plus conscient des effets des aliments sur sa santé, il boude le sucre et le gras transformé et choisit des denrées – baies, graines, herbes – pour leurs vertus censées être bénéfiques. Plus soucieux de son empreinte environnementale, il opte pour des produits végétariens, bios, achetés en vrac plutôt qu’en barquette de plastique. Plus connecté, il remplit parfois son frigo via son smartphone.

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Ces trois facteurs – santé, environnement et technologie – se sont traduits par une baisse continue de la croissance organique des géants du secteur ces dernières années, passée à 3% en 2018 chez le géant vaudois Nestlé, contre 4,6% cinq ans plus tôt. Idem pour son concurrent français Danone, qui annonce par ailleurs que 89% des ventes réalisées en 2018 appartiennent à la catégorie de produits réputés sains (eau, yogourts, boissons sans sucre notamment). En parallèle, «des start‑up de petite taille, agiles et très réactives, mettent au défi les grandes sociétés en accélérant le changement», constate d’ailleurs Nestlé dans son dernier rapport annuel.

Relais extérieurs

Pour suivre la cadence, ces groupes trouvent des relais de croissance à l’extérieur. Danone amorçait le virage fin 2016, en annonçant le rachat pour 12,5 milliards de dollars du géant américain WhiteWave, spécialisé dans le bio et les laits végétaux. Nestlé s’est de son côté mis au régime sec dès 2018, en vendant ses confiseries et glaces aux Etats-Unis, ainsi que les produits carnés d’Herta, tout en conservant les steaks et nuggets végétariens de la marque. La multinationale veveysanne a en parallèle racheté fin 2017 les vitamines sans OGM d’Atrium Innovations (2,3 milliards de dollars) et les en-cas naturels Terrafertil l’année suivante.

Du côté de plus petits acteurs, le spécialiste des charcuteries Bell (groupe Coop) a pris une part majoritaire dans Hügli, produisant des soupes et des substituts à la viande. Le zurichois Orior (plats préparés) s’est, lui, offert le fabricant de jus de fruits et légumes Thurella (produits Biotta). La tendance devrait se poursuivre, selon KPMG, qui identifie le secteur comme l’un des moteurs du marché des fusions et acquisitions.

D’autant que l’agroalimentaire a explicitement adopté une approche d'«innovation ouverte», soit basée sur des collaborations extérieures. Nestlé a ainsi conclu un partenariat avec le groupe néerlandais Corbion pour développer des ingrédients à base de micro-algues. Et aussi bien Nestlé que Danone se sont dotés de leurs propres incubateurs de start-up.

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L’industrie ne s’en cache pas, elle vise la plus-value, qui lui permet d’améliorer ses marges: en 2018, ces produits dits haut de gamme ont représenté 22% du chiffre d’affaires de Nestlé. Et si la fièvre acheteuse atteint effectivement les niveaux de la pharma, elle devrait aussi offrir quelques juteuses pépites aux investisseurs. En particulier du côté de petits acteurs de la branche, comme l’ont été certaines biotechs (Actelion, Idorsia, Biogen, notamment), compare Elad Ben-Am.

Aliments transformés, graisses saturées

Qu’en est-il du consommateur? Dix ans après, la pharma voit le rapport prix-efficacité de ses nouveaux traitements mis en doute par des experts. L’arrivée en rayons de certains de ces aliments innovants pose déjà des questions quant à leur intérêt nutritionnel: le burger végétarien de Beyond Meat, par exemple, affiché en supermarché autour de 40 francs le kilo, présenterait des quantités de protéines comparables à ses homologues carnés vendus généralement 40% moins cher. Mais la teneur nettement plus élevée en graisses saturées et en sel de ces aliments hyper-transformés, pointée récemment par une chercheuse de l’Université Harvard, pourrait laisser le consommateur soucieux de sa santé sur sa faim.

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