Son livre Mondialisation – La grande Désillusion* ressemble à une croisade contre le Fonds monétaire international (FMI). Joseph Stiglitz affirme que le FMI freine le développement des pays pauvres. Il estime par ailleurs qu'il n'y a pas de mesures économiques appropriées pour sortir rapidement de la récession. Interview.

Le Temps: Chaque année, des milliards sont investis pour aider les pays pauvres. Qu'est-ce qui n'y fonctionne pas?

Joseph Stiglitz: L'ampleur de l'aide internationale n'a pas de commune mesure avec la gravité de la situation: elle est tellement insuffisante. En réalité, elle diminue même. Cette manne n'est pas toujours destinée à la lutte contre la pauvreté. Les Etats-Unis accordent des sommes énormes à l'Egypte et à Israël pour des raisons politiques. Les milliards du FMI servent à rembourser les créanciers des pays industrialisés. Dans les années 80, l'argent allait dans les poches des dictateurs. Plus récemment, on a vu des millions atterrir en Russie alors que tout le monde savait qu'on les retrouverait le lendemain dans les banques étrangères. Cette aide ne servait qu'à maintenir Eltsine au pouvoir.

– Pourquoi mettez-vous l'inefficacité de l'aide internationale sur le dos du FMI?

– Cette institution fait obstruction au développement des pays pauvres. J'ai été témoin de nombreux cas où sa politique était contraire au bon sens. Au lieu de stimuler les investissements, elle demande aux pays de se serrer la ceinture. L'équilibre budgétaire n'est pas souhaitable dans toutes les situations.

– Devrait-on abolir le FMI?

– Il est en train de changer, mais non sans avoir fait des dégâts monstrueux. Le fossé est grand entre la réalité et la rhétorique du FMI qui, par ailleurs, n'est ni transparent ni démocratique. Je vous donne un exemple: lors des discussions sur l'endettement, le FMI refuse une approche concertée des débiteurs. Par contre, chaque débiteur doit faire face individuellement aux créanciers qui, eux, font bloc.

– Quel est votre modèle? La Chine qui n'a pas eu recours au FMI?

– Il ne s'agit pas seulement de la Chine, mais aussi de Taïwan, de Hongkong et de Singapour. Dans tous ces pays, l'Etat a joué un rôle équilibré et différent selon les périodes et a mis l'emphase sur la réduction de la pauvreté, sur l'éducation et la santé.

– Est-ce que vos critiques ont changé quelque chose au FMI?

– Le FMI a enfin une autre approche vis-à-vis des faillites des Etats. Il a aussi mis sur pied un comité d'évaluation sur ses activités. Attendons de voir les résultats, mais c'est un pas dans la bonne direction.

– Y aurait-t-il eu une quelconque initiative pour vous faire taire?

– Au lieu de m'affronter sur les idées, ils ont mené des attaques personnelles à mon égard. Mêmes des gens proches du FMI ont reconnu que je soulevais des questions cruciales, qui avaient besoin d'être débattues. Je ne pense pas qu'on puisse faire taire des idées.

– Les critiques à votre encontre disent que vous êtes un excellent chercheur, mais un piètre stratège économique. Que leur répondez-vous?

– Ces critiques viennent des cercles académiques. (Rires). Mes prévisions sur l'Asie de l'Est, sur les problèmes en Russie se sont avérées justes. Au FMI, aujourd'hui, ils font ce que je leur demandais il y a cinq ans, notamment sur les Etats surendettés. Je les avais mis en garde contre la globalisation; aujourd'hui, ils admettent ses dérives.

– On vous accuse aussi d'avoir écrit un livre controversé pour faire de l'argent…

– (Rires) Je m'y serais pris autrement si je voulais faire de l'argent. Je ne vous dirais pas ce que je gagne par heure maintenant mais je peux gagner plus ailleurs. J'ai écrit ce livre pour poser les idées et je voulais provoquer un débat. Je crois que j'ai réussi.

– En janvier, vous venez en Suisse au Forum de Davos. Pourquoi n'allez-vous pas à Porto Alegre?

– Je dois assister à une série de réunions autour de la même date en Europe. Mais je pense que les questions sociales qui sont soulevées à Porto Alegre sont pertinentes. Je remarque que les préoccupations discutées là-bas sont désormais discutées aussi à Davos.

– Sur un autre plan, les économies industrialisées sont en récession. Voyez-vous le bout du tunnel? Et quelles seraient les conséquences d'une guerre en Irak sur l'économie mondiale?

– Chaque ralentissement connaît une fin. Celui qui prévaut maintenant se terminera aussi. Dès lors, les questions qui se posent sont «quand?» et «poursuivons-nous les politiques qui seront les moins pénibles?» J'ai l'impression qu'on n'a pas pris les bonnes décisions, notamment aux Etats-Unis, où la croissance est positive, mais l'écart entre la croissance actuelle et le potentiel énorme. Les investissements ne vont pas s'accroître parce que les taux d'intérêt sont bas. Au contraire, cette politique aggravera l'endettement des ménages. En cas de guerre, l'incertitude va peser lourdement sur les investissements et aggravera les conséquences de la récession. A long terme, tout dépendra de la durée et des résultats définitifs de cette guerre.

* Editions Fayard, 2002.