Une partie de poker: les négociations sont de plus en plus crispées entre les sept Etats clients de l’A400M. C’est un fiasco européen qui pointe à l’horizon si aucun accord n’est trouvé sur une rallonge budgétaire.

Alors que «le huitième A380 d’Emirates est devenu un symbole», comme l’écrit le site AéroContact, après avoir été remis à la compagnie de Dubaï mardi à Hambourg – c’est le 6000e appareil livré par Airbus depuis la naissance de l’avionneur en 1969; alors que – actualité plus locale – l’aéroport de Genève-Cointrin s’apprête à tester ce jeudi sa capacité d’accueil du Super Jumbo, qui peut transporter 853 passagers; bref, alors que tous les indicateurs semblent être au beau fixe pour l’avionneur, un de ses projets est en revanche dans un état dramatique, qui cumule des difficultés budgétaires (55% de la prévision initiale) et un important retard: voilà le sombre destin de l’Airbus A400M, le type d’appareil utile pour les transports de troupes ou de matériel lourd, notamment pour intervenir en cas de catastrophe comme celle qui traumatise Haïti ces jours-ci.

La livraison du premier exemplaire de l’avion était initialement prévue en 2009, mais le tout premier vol d’essai n’a eu lieu que le mois dernier et le début des livraisons n’est désormais plus planifié qu’en 2012, plombé par ce que Challenges appelle «la rallonge que personne ne veut payer»: «Les sept pays concernés ont bien confirmé leur attachement au programme, mais comment pourrait-il en être autrement? D’abord, des sommes très importantes ont déjà été engagées. Ensuite, une faillite du programme serait aussi la faillite de l’Europe, qui peine toujours à accorder ses violons dès qu’un projet d’envergure doit voir le jour. Enfin, l’appareil de transport répond à une logique militaire multiple, opérationnelle d’abord puisque les nations concernées ont besoin de remplacer leurs flottes vieillissantes, composées très largement d’appareils achetés aux Etats-Unis, mais politique aussi, en dotant le vieux continent d’un avion pouvant rivaliser avec l’offre américaine.»

Une réunion est prévue ce jeudi à Berlin entre les pays clients de l’avion de transport militaire (l’Allemagne, la France, le Royaume-Uni, l’Italie, l’Espagne, la Belgique et la Turquie), en présence de l’industriel, alors que les importants surcoûts de ce programme sont au centre d’âpres négociations, comme l’écrit Le Figaro: «Ce sont jusqu’à 11 milliards d’euros, en plus des 20 milliards initialement prévus, qui doivent être mis sur la table pour que le programme d’Airbus (filiale d’EADS) aboutisse, après déjà trois années de retard. A l’heure actuelle, seuls les Turcs ont accepté de remettre au pot.» De quoi inquiéter Ouest-France: «Le sort de l’Airbus militaire toujours dans le flou», titre-t-il, d’autant que le Financial Times Deutschland rapporte que «Thomas Enders, le patron d’Airbus, envisagerait sérieusement l’abandon du programme».

Le Figaro toujours, dans une analyse, parle même d’«un fiasco pour l’Europe» dans ce «bras de fer» avec les sept Etats clients du futur avion militaire. Des Etats qu’il dit «outrés», mais qui posent toutes sortes de (bonnes) questions: «Etait-il irresponsable de confier ce programme à Airbus et d’avoir une ambition technologique forte? Etait-il anormal de préconiser un partage des retombées industrielles en Europe? Etait-il déplacé de créer des milliers d’emplois […]? Aurait-on préféré que l’avion soit construit ailleurs, le moteur acheté aux Américains et l’avion développé au rabais? Les Etats ont donné l’impulsion mais l’industriel a été le maître d’œuvre. Les clients ne sont pas responsables» d’une «organisation défaillante».

Ce, même si «Louis Gallois, le président exécutif du groupe européen d’aéronautique, d’espace et d’armement EADS, maison-mère d’Airbus, se veut rassurant», selon La Tribune. Pour lui, les clients seraient maintenant davantage «disposés à discuter des dépassements de coûts du projet sans remettre en question l’avenir de cet avion. «C’est un signal très positif», a-t-il déclaré dans un entretien à la Frankfurter Allgemeine, se félicitant du fait que «l’A400M, même à un prix plus élevé, est moins cher, plus moderne et plus flexible que la concurrence américaine».

Le Handelsblatt, cité par Le Nouvel Observateur, explique pour sa part que «les gouvernements sont disposés à accepter un compromis consistant à modifier certaines des spécifications techniques réclamées par leurs forces armées, ce qui permettrait de réduire nettement les coûts de production de l’avion.» Mais pour Jean-Dominique Merchet, journaliste qui s’occupe à Libération des questions militaires, «l’enjeu est de savoir qui doit payer les surcoûts de plusieurs milliards d’euros: l’industriel ou les contribuables?». Et d’ironiser sur le fait qu’«heureusement, pour les contribuables français, […] le gouvernement allemand est un peu plus près de ses sous…» Le débat se poursuit d’ailleurs avec passion sur ce blog.